À deux jours du vote municipal, le débat sur l’immigration déborde largement les compétences des conseils locaux en Afrique du Sud. Dans les rues et les meetings, il pèse pourtant sur la campagne. Des organisations civiques tentent de faire entendre un autre message : défendre les droits des personnes étrangères ne revient pas à nier les difficultés que rencontrent les habitants.

Un scrutin local dans un climat national tendu

Les Sud-Africains voteront le mercredi 4 novembre 2026 pour renouveler leurs conseils municipaux. Ces scrutins déterminent notamment la gestion des services de proximité, comme l’eau, les déchets et l’aménagement urbain. Le président Cyril Ramaphosa a confirmé cette date en avril. Elle intervient après les élections nationales de 2024, qui ont privé le Congrès national africain (ANC) de sa majorité au Parlement et conduit à la formation d’un gouvernement d’unité nationale.

Le climat politique s’est aussi durci autour de l’immigration. Ces derniers mois, le mouvement March and March a organisé des manifestations réclamant notamment l’expulsion des personnes en situation irrégulière. Ses mobilisations ont parfois été accompagnées d’incidents et de violences signalés à Durban. Le mouvement récuse les accusations de xénophobie et présente son action comme une contestation des politiques migratoires. Les autorités, elles, ont invoqué des risques pour l’ordre public.

Le sujet dépasse les frontières sud-africaines. Le pays accueille des personnes venues de plusieurs États de la région et reste un pôle économique majeur d’Afrique australe. Au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale de coopération, les mouvements de population et les relations entre pays voisins ont des conséquences concrètes sur les communautés, le commerce et les liens diplomatiques.

Des initiatives de solidarité moins visibles

Face aux rassemblements anti-immigration, des associations et des militants organisent des actions contre les discours hostiles aux étrangers. La campagne Siyafana Sonke, qui rassemble des organisations de la société civile, a notamment participé à des mobilisations locales. À Yeoville, quartier de Johannesburg où vivent des communautés venues de différents pays, des militants ont aussi fait du porte-à-porte pour contrer les campagnes d’intimidation et défendre l’accès aux services.

La militante Shelley-Anne Abrahamse rappelle que sa famille avait trouvé refuge en Zambie pendant l’apartheid, avant sa naissance. Son témoignage met en relief une mémoire de l’exil et de l’accueil que les discours actuels tendent à effacer. De son côté, Zintle Tyuku, de l’organisation Amandla.mobi, appelle à contester les persécutions et à montrer que les Sud-Africains ne soutiennent pas tous les campagnes visant les migrants.

Ces initiatives disposent de moins de visibilité que les grands rassemblements. Leur portée reste difficile à mesurer à l’échelle nationale, mais elles montrent que la société civile n’est pas un bloc uniforme. Des syndicats, des associations de quartier et des groupes de défense des droits ont également pris part à des mobilisations contre la xénophobie, parfois en reliant cette question au chômage, au logement et à la dégradation de certains services publics.

La campagne électorale met les municipalités sous pression

La migration relève principalement des autorités nationales, notamment du ministère de l’Intérieur. Les municipalités gèrent toutefois des services et des équipements utilisés par tous les résidents. Cette proximité nourrit les tensions lorsque l’accès à une clinique, à un logement ou à un emploi est présenté comme une compétition entre Sud-Africains et étrangers. Les difficultés d’accès à ces ressources sont bien réelles pour de nombreux habitants, mais leur attribuer une cause unique ne règle ni les défaillances de gestion ni les inégalités qui les alimentent.

La campagne électorale ajoute une incitation politique à simplifier le débat. Le chercheur Loren Landau, de l’African Centre for Migration and Society, estime que peu de partis défendent ouvertement une position favorable aux migrants. Plusieurs formations critiquent les violences tout en décrivant l’immigration comme un problème. Cette distinction peut sembler modérée, mais elle laisse parfois sans réponse la question de la protection des personnes visées par les mobilisations.

Les événements de Durban illustrent les enjeux immédiats. Le 27 octobre, la présidence a annoncé le déploiement de 510 soldats dans le KwaZulu-Natal, où se trouve Durban, en réponse aux violences récentes. Selon les autorités, cette présence doit soutenir les forces de sécurité. La mesure intervient à l’approche du scrutin et soulève une question sensible : comment protéger les habitants et les personnes étrangères sans transformer la réponse sécuritaire en mise en scène électorale ni restreindre indûment le droit de manifester ?

Le 30 octobre, la Haute Cour de Durban a autorisé des manifestations de March and March sous conditions provisoires : elles doivent se tenir entre 9 heures et 16 heures, et les participants ne peuvent porter d’armes ni dissimuler leur visage. Le juge a précisé que cette ordonnance ne constitue pas une conclusion définitive sur les accusations visant le mouvement ou ses dirigeants. L’affaire doit revenir devant la justice en janvier 2027.

Un enjeu qui dépasse les urnes

Pour les personnes étrangères, le débat se traduit par une inquiétude directe quant à leur sécurité, à leur activité commerciale et à leur accès aux services. Pour les habitants des quartiers concernés, les problèmes de logement, d’emploi et d’équipements publics demeurent au premier plan. Les autorités locales devront répondre à ces besoins, même si elles ne contrôlent ni les frontières ni les règles nationales d’asile.

À l’échelle régionale, les violences et les discours politiques ont aussi un coût diplomatique. Les ressortissants de pays voisins constituent une partie des communautés installées en Afrique du Sud, et les attaques contre eux peuvent fragiliser les relations au sein de la SADC. La manière dont les institutions sud-africaines protègent les droits et font appliquer la loi sera donc observée au-delà du scrutin.

Le vote du 4 novembre dira quels partis administreront les municipalités, mais il ne tranchera pas à lui seul la politique migratoire nationale. À court terme, les prochains repères seront la conduite des manifestations à Durban, l’application de l’ordonnance judiciaire et le retour de l’affaire devant la Haute Cour. En toile de fond, les organisations de solidarité cherchent à faire exister une réponse politique qui traite les difficultés locales sans désigner les migrants comme boucs émissaires.