Une mémoire qui ne s’efface pas
À Sharpeville, dans la province du Gauteng, le passé ne relève pas seulement des commémorations. Il continue d’habiter les familles, les rues et les dossiers judiciaires. Plus de six décennies après la fusillade du 21 mars 1960, des survivants et des proches de victimes demandent à l’État sud-africain de répondre enfin à une question simple : comment réparer une blessure devenue fondatrice de l’histoire nationale ?
Le dossier dépasse le seul souvenir du massacre. Il touche aussi à la manière dont l’Afrique du Sud démocratique traite les préjudices hérités de l’apartheid, ce système de ségrégation raciale qui a structuré la vie politique, économique et sociale du pays jusqu’en 1994. À Sharpeville, la demande de justice vise autant la reconnaissance que l’indemnisation.
De la répression de 1960 à une bataille judiciaire en 2026
Le 21 mars 1960, des milliers de Sud-Africains noirs s’étaient rassemblés devant le poste de police de Sharpeville pour protester contre les « pass », ces livrets de circulation imposés aux Noirs pour contrôler leurs déplacements. La police a ouvert le feu sur la foule. Les chiffres officiels retiennent 69 morts et au moins 180 blessés. Des travaux de recherche cités par les plaignants avancent un bilan plus lourd, d’au moins 91 morts et plus de 238 blessés.
Jeudi, des survivants et des descendants ont engagé une action en justice contre le président sud-africain ainsi que contre les ministres de la police et de la justice. Leur objectif est double. D’abord, faire déclarer inconstitutionnelle une loi d’indemnisation adoptée en 1961, qu’ils estiment toujours bloquante pour les victimes et leurs ayants droit. Ensuite, obtenir que le groupe de plaignants soit reconnu comme une entité juridique, afin de pouvoir réclamer des dommages et intérêts individuels.
L’enjeu est important. Selon les avocats, cette loi a fermé la porte aux réparations civiles pendant des décennies. Les plaignants soutiennent qu’une réparation symbolique ne suffit plus. Ils demandent une réponse juridique claire, dans un pays où la Constitution protège l’accès à la justice, mais où les héritages de l’apartheid restent visibles dans les écarts de revenus, de patrimoine et de qualité des services publics.
Une plaie familiale, sociale et politique
À Sharpeville, la mémoire est transmise de génération en génération. Abram Mofokeng, survivant aujourd’hui âgé de 87 ans, avait 20 ans lorsque des balles l’ont atteint au pied et dans le dos. D’autres descendants, nés bien après 1960, portent eux aussi cette histoire. Leur demande n’est pas seulement financière. Elle concerne la reconnaissance d’un traumatisme prolongé, transmis aux enfants et aux petits-enfants des victimes.
Cette dimension familiale explique la portée du recours. Dans les townships sud-africains, où les inégalités héritées de l’apartheid restent fortes, la réparation n’est pas un concept abstrait. Elle touche à la santé, à la sécurité économique, à l’accès à la terre et à la dignité. À Sharpeville, certains habitants réclament aussi une réhabilitation du quartier, dont plusieurs espaces se sont dégradés au fil du temps, ainsi qu’une meilleure préservation du site mémoriel.
Le débat est également politique. Après la fin de l’apartheid, l’État a fait du 21 mars une Journée des droits de l’homme, jour férié national. Ce choix a contribué à inscrire Sharpeville dans le calendrier civique. Mais dans le township, certains estiment que cette appellation tend à lisser le sens du drame. Pour eux, parler seulement de droits humains ne suffit pas si l’événement précis qui a donné naissance à cette journée n’est pas nommé avec force.
Sharpeville dans l’histoire sud-africaine et dans la région
Sharpeville occupe une place singulière dans l’histoire politique sud-africaine. La fusillade a provoqué une onde de choc internationale et a accéléré l’isolement du régime de Pretoria à l’époque. Elle a aussi renforcé la dimension mondiale de la lutte anti-apartheid, en reliant les combats locaux aux principes universels des droits humains.
Dans l’Afrique australe, cette mémoire reste importante. La Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC, réunit encore des États marqués à des degrés divers par les héritages de la colonisation, de la ségrégation et des inégalités foncières. L’affaire de Sharpeville rappelle qu’en Afrique, les transitions politiques ne referment pas automatiquement les blessures historiques. Les institutions démocratiques doivent aussi répondre aux attentes de réparation.
Pour le gouvernement sud-africain, le dossier est sensible. Une reconnaissance juridique plus large pourrait ouvrir la voie à d’autres demandes liées aux violences de l’apartheid. Mais ignorer ces survivants reviendrait à laisser sans réponse l’un des épisodes les plus connus de l’histoire contemporaine du pays. Entre devoir de mémoire et exigence de justice, Pretoria se retrouve face à une promesse longtemps différée.
Ce que cette affaire dit de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui
L’affaire Sharpeville met en lumière un point souvent oublié : la justice transitionnelle ne s’achève pas avec une élection ou une constitution nouvelle. Elle se mesure aussi à la capacité de l’État à traiter les réparations de manière crédible, lisible et équitable. Dans un pays où la fracture entre quartiers aisés et townships reste profonde, la question de l’indemnisation renvoie à un débat plus large sur la redistribution de la richesse et la réparation des torts historiques.
Elle dit aussi quelque chose de plus vaste sur le continent. De nombreux pays africains affrontent encore la question des violences d’État, de l’impunité et des réparations post-conflit. Le cas sud-africain sert donc de référence, mais aussi de test. Si un État doté d’institutions solides et d’une mémoire publique puissante peine encore à régler ce type de contentieux, le signal envoyé aux autres démocraties africaines est clair : la mémoire seule ne suffit pas. Il faut des mécanismes concrets, capables de transformer la reconnaissance en réparation réelle.
À Sharpeville, les corps peints en rouge étendus devant le mémorial ont rappelé cette vérité simple : l’histoire ne s’apaise pas par décret. Elle demande du temps, du courage politique et des actes vérifiables. Sixante-six ans après les tirs, la demande des survivants reste la même : que l’État transforme enfin le souvenir en justice.