Un chantier éolien sous la pluie, mais un signal clair pour le marché sud-africain
Dans le Karoo, les travaux avancent rarement en ligne droite. Entre Murraysburg et Richmond, à la jonction du Western Cape et du Northern Cape, un grand complexe éolien continue pourtant de suivre sa trajectoire. Le calendrier reste fixé à fin 2026, malgré des mois de fortes pluies qui ont ralenti les engins et obligé les entreprises à invoquer la force majeure. Cette obstination dit beaucoup du moment que traverse l’Afrique du Sud : un pays qui cherche à sécuriser son électricité en ouvrant davantage la porte au privé.
Le projet s’inscrit dans une région déjà stratégique pour l’énergie, l’industrie et les lignes de transport. En Afrique australe, l’enjeu n’est pas seulement de produire plus. Il faut aussi évacuer cette production vers un réseau encore sous tension, puis la vendre dans un cadre contractuel stable. C’est précisément là que le Northern Cluster d’Anthem prend sa valeur d’exemple.
Ce que construit Anthem, et pourquoi le calendrier compte
Le Northern Cluster réunit trois parcs éoliens : Khangela, Umsinde et Ishwati Emoyeni. Chacun affiche une capacité contractuelle de 140 MW, pour un total de 420 MW. La version technique du projet évoque une capacité installée de 432 MW, soit 144 MW par site, avec 32 turbines Vestas V163 de 4,5 MW par parc. Anthem indique que la mise en service commerciale est toujours attendue au quatrième trimestre 2026.
Le chantier n’est pas isolé. Il repose aussi sur une infrastructure de réseau déjà mise sous tension au début de 2026 : la sous-station Gamma B, équipée notamment d’un transformateur de 500 MVA. Selon les éléments publics, environ 70 km de lignes de 132 kV ont été construits pour relier les projets au réseau de la National Transmission Company South Africa, la société chargée du transport d’électricité.
Cette étape est décisive, car un parc éolien ne vaut pas seulement par ses turbines. Il faut aussi une artère capable d’absorber la production et de la faire circuler. En Afrique du Sud, la question du réseau est devenue l’un des principaux freins à la transition énergétique. L’arrivée de Gamma B réduit ce risque sur un corridor où plusieurs projets privés veulent injecter leur courant.
Un montage privé, des contrats longs, et un réseau qui s’ouvre
La production du Northern Cluster sera vendue à des entreprises privées dans le cadre de contrats de 20 à 25 ans. Khangela doit alimenter Richards Bay Minerals, Umsinde doit fournir Sibanye-Stillwater, et Ishwati Emoyeni doit livrer NOA, producteur et trader d’électricité. L’électricité passera par le réseau national grâce au mécanisme de wheeling, qui permet à un producteur d’acheminer son énergie via le réseau d’un tiers jusqu’au client final.
Ce modèle résume la transformation du marché sud-africain. Le président Cyril Ramaphosa a signé en août 2024 l’Electricity Regulation Amendment Act, qui ouvre la voie à un marché concurrentiel de l’électricité et renforce le rôle d’un transporteur indépendant. Dans le même mouvement, le gouvernement a confirmé le passage de relais vers la NTCSA, tandis que les réformes de wheeling doivent permettre un accès plus standardisé au réseau.
Pour les industriels, l’intérêt est clair. Les grands consommateurs cherchent des contrats de long terme, souvent adossés à des objectifs de décarbonation et de coût prévisible. Pour les producteurs, la logique change aussi : il ne s’agit plus seulement de vendre à un acheteur public unique, mais de sécuriser des offtakers privés capables d’honorer des engagements sur deux décennies. C’est un marché plus souple, mais aussi plus exigeant en matière de financement, de réseau et de discipline de chantier.
Ce que disent les retards, et ce que cela révèle de l’économie sud-africaine
Les fortes pluies de février à juin ont retardé les travaux et poussé les entreprises de construction à déclarer un cas de force majeure. Ce détail météorologique a une portée plus large qu’il n’y paraît. Il rappelle que les grands projets d’infrastructure restent exposés aux aléas climatiques, aux contraintes logistiques et aux fenêtres de production très serrées. Dans une économie où la fiabilité du réseau conditionne la reprise industrielle, quelques mois perdus peuvent peser lourd.
Mais le fait important est ailleurs : malgré ces perturbations, le projet n’a pas déraillé. Les 96 turbines prévues ont été installées, la sous-station est en service et les contrats privés sont déjà verrouillés. Cela montre que le financement des renouvelables en Afrique du Sud ne dépend plus seulement du calendrier public. Le pays dispose désormais d’un écosystème d’IPP, de fonds, d’acheteurs industriels et de spécialistes du réseau capables de faire avancer des projets de grande taille hors du seul cadre d’Eskom.
Le précédent récent est important. Le gouvernement sud-africain a présenté en 2024 l’avancement de son Energy Action Plan, destiné à réduire les coupures et à accélérer l’arrivée de nouvelles capacités. La réforme du secteur ne vise pas seulement le mégawatt supplémentaire. Elle cherche aussi à rendre l’accès au réseau plus lisible, à attirer le capital privé et à sécuriser l’économie formelle comme les activités qui en dépendent.
Une portée qui dépasse le seul Western Cape
Le Northern Cluster n’est pas un projet symbolique. Il illustre une tendance lourde en Afrique australe : la montée des solutions privées de production et d’acheminement, dans un contexte où la demande industrielle pour l’électricité bas carbone augmente. Pour l’Afrique du Sud, pays pivot de la SADC, l’enjeu est de transformer cette ouverture en capacité réelle, sans créer de goulot d’étranglement au niveau du transport.
La suite se jouera sur un calendrier précis. Si la mise en service commerciale intervient bien avant la fin de 2026, le Northern Cluster rejoindra les projets qui montrent qu’un marché électrique plus concurrentiel peut fonctionner au sud du continent. Si de nouveaux retards apparaissent, ils seront aussitôt lus comme un test de plus pour la réforme du réseau, du wheeling et de la capacité du pays à livrer des infrastructures à grande échelle. Dans les deux cas, Pretoria suivra le dossier de près, car il touche à la fois l’emploi, la compétitivité industrielle et la crédibilité de la transition énergétique sud-africaine.