Quand l’école devient un chantier politique et social
En Afrique de l’Ouest, la réforme éducative ne se résume plus à réécrire des programmes. Elle touche désormais à une question plus large : quelle école pour quels citoyens, et pour quel marché du travail ? Cette bascule se voit dans plusieurs capitales, de Dakar à Abidjan, de Cotonou à Accra, où les gouvernements cherchent à sortir l’enseignement d’une simple logique administrative.
Le débat n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un moment où les États de la sous-région doivent composer avec des systèmes scolaires hérités de la colonisation, des attentes sociales plus fortes et des économies qui peinent à absorber les diplômés. Dans l’UEMOA, l’OIT rappelle que les jeunes font face à une forte informalité, à un poids important de l’agriculture de faible productivité et à des inégalités selon le genre, le handicap et le lieu de résidence.
Dans ce contexte, plusieurs pays testent une méthode différente : élargir la réflexion à des acteurs qui ne sont pas, à première vue, au centre du ministère. Artistes, religieux, entrepreneurs, chercheurs et responsables d’institutions sont associés à la discussion sur les valeurs à transmettre, les compétences à renforcer et le profil du futur citoyen. Cette approche s’éloigne d’une réforme conduite uniquement par des techniciens. Elle cherche aussi à rendre l’école plus lisible pour les familles et plus utile pour la vie sociale.
Des trajectoires nationales différentes, mais un même constat
Au Sénégal, le ministère de l’Éducation nationale a lancé à Dakar, le lundi 27 juillet 2026, le Cercle des Hauts Référents. L’instance doit contribuer à définir les valeurs que l’école sénégalaise transmettra et le type de citoyen qu’elle entend former à l’horizon 2050. Le pays poursuit ainsi sa refondation curriculaire, déjà évoquée par le ministre Moustapha Mamba Guirassy dans plusieurs séquences publiques au cours de juillet 2026.
La démarche sénégalaise s’inscrit dans une continuité institutionnelle. Depuis 2024, le Conseil consultatif de l’éducation sert aussi de mémoire pour éviter les ruptures brutales dans la conduite des politiques éducatives. Le pouvoir public veut donc combiner consultation, stabilité et projection de long terme. C’est une façon de dire que la réforme de l’école ne doit pas changer au gré des alternances.
La Côte d’Ivoire a ouvert une autre voie, plus large dans sa méthode. Les États généraux de l’éducation nationale et de l’alphabétisation, lancés dans un cadre participatif, ont conduit à un pacte de partenariat soutenu par le Partenariat mondial pour l’éducation à hauteur de 44,9 millions de dollars. L’UNESCO indique que ce socle alimente le Programme d’appui à la transformation de l’éducation de base, le PATEB, déployé de 2024 à 2028. En 2025, des ateliers de pré-validation et d’expérimentation ont été organisés pour de nouveaux programmes du préprimaire et du collège.
Le Bénin, lui, a fait un pari plus technique, mais tout aussi politique. Depuis 2019, le pays a engagé une réforme curriculaire fondée sur des données probantes. Le cadre vise à renforcer les acquis en lecture et en calcul, avec des méthodes pédagogiques plus explicites et plus structurées. L’UNICEF Bénin rappelle que cette réforme s’inscrit dans la vision nationale « Bénin Alafia 2060 ». Le choix est clair : reconstruire les apprentissages de base avant d’ajouter des ambitions plus larges.
Au Ghana, la National Council for Curriculum and Assessment a préparé un nouveau programme pour le secondaire, appliqué à partir de l’année académique 2024-2025. La grille intègre des valeurs ghanéennes, la pensée critique, la littératie financière, mais aussi des contenus liés à l’intelligence artificielle et aux compétences numériques. En décembre 2025, le ministre de l’Éducation a annoncé une révision complémentaire pour renforcer les compétences du 21e siècle. Le pays assume ainsi une lecture plus directe du lien entre école, innovation et emploi.
Ce que la réforme change vraiment pour les familles et pour l’emploi
Le point commun entre ces expériences est simple : l’école est sommée de répondre à une économie qui ne crée pas assez d’emplois formels. L’OIT souligne qu’en UEMOA, les jeunes restent très exposés à l’informalité, avec une forte présence dans l’agriculture peu productive. Le rapport insiste aussi sur les écarts entre pays, entre femmes et hommes, et entre zones urbaines et rurales. Autrement dit, une réforme scolaire uniforme ne peut pas produire les mêmes effets partout.
Le sujet est d’autant plus sensible que les transitions de l’école vers le travail restent fragiles. Les politiques éducatives doivent donc faire davantage qu’augmenter les taux de scolarisation. Elles doivent donner des compétences réellement mobilisables dans les services, les métiers techniques, l’agriculture modernisée et les petites entreprises. C’est là que les réformes curriculaires deviennent stratégiques : elles cherchent à rapprocher les contenus enseignés des réalités économiques, sans réduire l’école à une simple fabrique de main-d’œuvre.
Mais cette ambition se heurte à une autre urgence. Selon UNICEF, les fermetures d’écoles liées à l’insécurité ont presque doublé en cinq ans en Afrique de l’Ouest et du Centre, avec près de 15 000 établissements concernés en 2025 et environ 3 millions d’enfants touchés. Dans plusieurs pays du Sahel et du bassin nigérian, la continuité pédagogique reste donc exposée aux déplacements, aux menaces armées et aux crises locales.
Dans ce paysage, réformer le curriculum reste indispensable, mais pas suffisant. Si l’économie continue d’absorber les jeunes dans des emplois précaires ou informels, l’école risque de promettre plus qu’elle ne peut délivrer. C’est précisément pour cela que les autorités ouest-africaines cherchent à relier, dans un même mouvement, l’éducation, l’emploi, les valeurs civiques et la transformation productive.
Une dynamique régionale à surveiller de près
La tendance dépasse les frontières nationales. Elle renvoie à une question continentale portée par l’Union africaine et par les communautés régionales : comment former une génération capable de travailler, d’innover et de participer à la vie publique dans des économies encore incomplètement structurées ? À court terme, le défi ne se jouera pas seulement dans les ministères, mais aussi dans la qualité de l’exécution : formation des enseignants, production des manuels, suivi des réformes et articulation avec les politiques d’emploi.
Le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Ghana montrent chacun une voie. L’un mise sur la consultation institutionnalisée, l’autre sur le pacte national, le troisième sur la preuve scientifique, le dernier sur l’actualisation des compétences. La suite dira si cette diversité produit des écoles plus justes, plus efficaces et plus proches des réalités africaines. Pour l’heure, la réforme éducative ouest-africaine n’est plus une affaire d’experts seuls. Elle devient un choix de société.