À moins de deux mois du prochain sommet de la Francophonie, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) entre dans une séquence inédite. Pour la première fois depuis la création du poste de secrétaire général en 1997, les candidatures sont examinées dans un cadre formel avant une élection annoncée pour novembre 2026.
Louise Mushikiwabo, en fonction depuis 2019, défend sa candidature à un troisième mandat. Dans un entretien accordé à France 24, la Rwandaise s’est dite sereine face à la compétition. Elle a également déclaré avoir regretté le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, tout en refusant d’en faire un échec personnel.
Une procédure nouvelle pour une organisation en recomposition
L’OIF rassemble des États et gouvernements ayant le français en partage. Elle agit dans les domaines de la coopération politique, de l’éducation, de la culture, de la formation et du numérique. Son secrétaire général conduit son action politique et représente l’organisation sur la scène internationale.
Jusqu’ici, la désignation reposait principalement sur des consultations diplomatiques et la recherche d’un consensus. Le fonctionnement évolue en 2026. Le 30 juin, une conférence ministérielle extraordinaire organisée à Paris a permis aux quatre candidats de présenter leur vision devant les ministres des Affaires étrangères des membres de plein droit.
Chaque candidat a disposé de 45 minutes, avec un exposé puis une séance de questions. Cette audition constitue une première institutionnelle. Elle vise à rendre le processus plus lisible, alors que les précédentes nominations se négociaient surtout en coulisses entre capitales.
Le vote final doit avoir lieu le 16 novembre 2026, lors du 20e Sommet de la Francophonie, prévu à Phnom Penh, au Cambodge. Les chefs d’État et de gouvernement des 53 membres de plein droit choisiront le ou la titulaire du mandat 2027-2030. Le consensus reste privilégié. À défaut, les textes prévoient un vote à la majorité simple des membres présents et votants.
La présentation officielle de la procédure électorale de l’OIF confirme le caractère inédit de cette étape. Elle marque aussi une évolution du rapport de force au sein de l’organisation.
Le départ du Sahel, une rupture politique plus large
La candidature de Louise Mushikiwabo intervient après une année de fortes tensions avec trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
Le Niger a annoncé son retrait le 17 mars 2025. Le Burkina Faso et le Mali ont suivi les 17 et 18 mars. Les trois gouvernements ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme une application sélective des sanctions et une atteinte à leur souveraineté.
Ces départs ne se limitent pas à la Francophonie. Les trois pays ont également quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’organisation régionale chargée de favoriser l’intégration économique et la coopération politique en Afrique de l’Ouest. Leur sortie officielle est intervenue le 29 janvier 2025.
Le contexte explique cette succession de ruptures. Depuis les prises de pouvoir militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les relations avec plusieurs partenaires occidentaux se sont dégradées. Les autorités de transition et leurs soutiens dénoncent des institutions régionales et internationales jugées trop sensibles aux positions étrangères. À l’inverse, ces organisations défendent leurs mécanismes de suspension et de pression face aux changements anticonstitutionnels de gouvernement.
Le retrait de l’OIF possède toutefois une dimension particulière. La Francophonie ne se résume pas à la diplomatie. Elle finance ou coordonne des programmes liés à l’enseignement, à la formation professionnelle, à la création culturelle, à la justice et à l’insertion des jeunes. La rupture politique peut donc avoir des effets différents selon les secteurs et les territoires.
Les gouvernements sahéliens peuvent y voir un acte de souveraineté et une manière de redéfinir leurs partenariats. Pour les étudiants, les enseignants, les artistes ou les petites organisations locales, la question est plus concrète. Elle concerne l’accès aux programmes, aux réseaux et aux financements qui ne dépendent pas directement des tensions entre États.
L’Agence de presse sénégalaise a rapporté la formalisation du retrait du Mali, tandis que les instances de l’OIF ont confirmé l’examen de la situation des trois pays lors de leur session de juillet 2025.
Un duel africain au centre de l’élection
La compétition ne se réduit pas à la reconduction ou non de Louise Mushikiwabo. La République démocratique du Congo (RDC), dont la capitale est Kinshasa, a également avancé une candidature. Le sujet prend une dimension sensible dans une région des Grands Lacs marquée par les tensions entre Kinshasa et Kigali.
Le Rwanda, pays de Louise Mushikiwabo, et la RDC s’opposent notamment sur la situation sécuritaire dans l’est congolais. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le mouvement rebelle du M23, ce que le Rwanda conteste. Cette crise ne détermine pas mécaniquement le vote de la Francophonie, mais elle pèse sur les calculs diplomatiques de plusieurs États africains.
Le choix du prochain secrétaire général aura donc une portée qui dépasse la seule question linguistique. Il touchera à la représentation de l’Afrique dans une organisation où le continent constitue le principal espace démographique et politique. Il posera aussi la question de l’équilibre entre solidarité africaine, intérêts nationaux et relations avec les partenaires européens, nord-américains et asiatiques.
Le bilan de Louise Mushikiwabo sera également examiné. Elle met en avant la réforme du fonctionnement interne, la maîtrise des dépenses et le recentrage des programmes. Ses adversaires peuvent, de leur côté, questionner la capacité de l’OIF à maintenir le dialogue avec les pays en rupture et à peser sur les crises politiques du continent.
Le sommet de Phnom Penh comme prochain test
Le sommet prévu au Cambodge constituera l’échéance décisive. D’ici au 16 novembre 2026, les capitales devront arbitrer entre continuité, alternance et équilibre régional.
Pour l’OIF, l’enjeu sera double. Elle devra réussir sa première compétition ouverte sans transformer le vote en affrontement entre blocs. Elle devra aussi préserver ses programmes de coopération malgré le départ de trois pays sahéliens et les tensions persistantes en Afrique de l’Ouest.
Pour les États africains membres, le scrutin sera l’occasion de préciser ce qu’ils attendent de la Francophonie. Une organisation centrée sur la langue et la culture ne peut plus ignorer les débats sur la souveraineté, le numérique, l’emploi des jeunes, la circulation des savoirs et la représentation politique.
La prochaine direction devra ainsi convaincre au-delà des alliances diplomatiques. Elle devra démontrer que la Francophonie peut rester un espace de dialogue entre des gouvernements aux trajectoires divergentes, sans nier les désaccords qui traversent aujourd’hui le continent.