Dans l’est de la République démocratique du Congo, une vidéo peut changer de pays en quelques heures. Une scène tournée en Éthiopie a ainsi été présentée comme une preuve de victoires des Forces armées de la RDC contre l’AFC/M23. Cette manipulation intervient alors que les habitants du Nord-Kivu et du Sud-Kivu suivent une situation militaire déjà difficile à vérifier.
Une guerre où les images circulent plus vite que les faits
La séquence montre une dizaine d’hommes en tenue militaire, désarmés et assis devant des fusils d’assaut, des mitrailleuses et des munitions. Plusieurs comptes l’ont attribuée aux Forces armées de la République démocratique du Congo, les FARDC, en affirmant qu’elles avaient capturé des combattants de l’AFC/M23.
La vérification menée par Africa Check établit pourtant que ces images ne viennent pas de la RDC. Elles ont été publiées le 10 avril 2025 par l’Oromo Liberation Army, un groupe armé actif en Éthiopie. La séquence concernait donc un autre conflit, dans un autre pays, à plus de 1 500 kilomètres de Kinshasa.
Un média éthiopien avait déjà rapporté cette publication en avril 2025, tout en précisant que les affirmations du groupe armé n’avaient pas pu être confirmées de manière indépendante. Cette réserve est importante. Elle rappelle qu’une vidéo peut être authentique, tout en étant accompagnée d’une légende fausse ou invérifiable.
Le procédé est classique. Une image ancienne est récupérée, recadrée, puis associée à un événement récent. Le conflit dans l’est de la RDC lui donne une nouvelle portée. Les utilisateurs qui la partagent peuvent croire diffuser une information de terrain. En réalité, ils déplacent une scène d’un théâtre de guerre à un autre.
Le contexte congolais favorise les récits trompeurs
Depuis la reprise de l’offensive du M23 en 2021, l’est de la RDC reste marqué par des affrontements, des déplacements de population et une forte compétition entre récits militaires. L’AFC, l’Alliance fleuve Congo, constitue la structure politique dont le M23 est la principale branche armée. Kinshasa accuse le Rwanda de soutenir cette coalition. Kigali rejette cette lecture et met en avant la menace des Forces démocratiques de libération du Rwanda, les FDLR, présentes dans l’est congolais.
En 2025, les combats ont conduit le M23 à prendre le contrôle de Goma, capitale du Nord-Kivu, puis de Bukavu, capitale du Sud-Kivu. Ces évolutions ont modifié le rapport de force dans la région des Grands Lacs. Elles ont aussi multiplié les images de propagande, les annonces de reprises territoriales et les accusations contradictoires.
La diplomatie n’a pas mis fin à cette tension. La RDC et le Rwanda ont signé un accord à Washington le 27 juin 2025. Le texte prévoit notamment le respect de l’intégrité territoriale, la fin du soutien aux groupes armés et le retrait des forces rwandaises du territoire congolais. Toutefois, l’AFC/M23 n’était pas signataire de cet accord. Un autre processus, mené à Doha avec le mouvement rebelle, devait donc traiter directement la question des hostilités sur le terrain.
Cette architecture diplomatique à plusieurs niveaux nourrit l’incertitude. Un engagement pris entre Kinshasa et Kigali ne suffit pas, à lui seul, à contrôler les forces présentes dans les zones occupées. Pour les populations, la différence entre un cessez-le-feu annoncé et une accalmie réellement observée reste concrète : elle se mesure à la circulation, à l’ouverture des marchés et au retour des familles déplacées.
Des avions de chasse qui n’ont jamais survolé Minembwe
Une autre vidéo a récemment été associée à Minembwe, une localité des Hauts Plateaux du territoire de Fizi, dans le Sud-Kivu. La séquence, longue de quatorze secondes, montre deux avions de chasse volant à basse altitude. Les commentaires les présentent tantôt comme des appareils congolais, tantôt comme des avions rwandais.
L’analyse visuelle fait apparaître une incohérence majeure. Les appareils ressemblent à des Eurofighter Typhoon, un modèle développé par plusieurs pays européens. Or la RDC et le Rwanda ne disposent pas de ce type d’avion de combat dans leurs forces aériennes connues. D’autres détails renforcent le doute. Sur l’un des appareils, une petite aile située près du nez disparaît après une rotation. Ce défaut de continuité est fréquent dans les images générées artificiellement.
Cette méthode ne remplace pas une expertise complète, mais elle fournit un premier signal d’alerte. Les contenus fabriqués par intelligence artificielle produisent souvent des erreurs sur les mains, les armes, les uniformes, les insignes, les ombres ou les mouvements mécaniques. Dans une vidéo très courte, ces anomalies peuvent passer inaperçues. Elles deviennent visibles lorsque l’image est arrêtée ou examinée image par image.
Les vérifications menées par des organisations congolaises de fact-checking montrent que le phénomène dépasse cette seule séquence. Studio Hirondelle RDC a documenté plusieurs contenus trompeurs liés aux combats : photographies sorties de leur contexte, montage vidéo et images créées par IA. Congo Check a également identifié une fausse vidéo prétendant montrer l’achat d’avions de chasse américains par Félix Tshisekedi.
Une désinformation qui touche les civils avant les états-majors
Ces manipulations ne sont pas de simples erreurs numériques. Dans les territoires affectés par les combats, une rumeur peut provoquer la panique, interrompre un déplacement ou alimenter une représaille. Elle peut aussi fragiliser la confiance envers les journalistes, les autorités locales et les organisations humanitaires.
Les effets ne sont pas identiques pour tous. À Kinshasa, une fausse vidéo peut nourrir un débat politique à distance. À Goma, Bukavu ou Minembwe, elle peut influencer les décisions quotidiennes d’une famille qui hésite à prendre la route. Dans les zones rurales, où l’accès aux médias vérifiés reste plus limité, les messages transmis par WhatsApp, Facebook ou TikTok peuvent devenir la principale source d’information.
Les combattants et les responsables politiques y trouvent aussi un intérêt. Une image de prisonniers peut donner l’impression d’une victoire. Une vidéo d’avions peut faire croire à une capacité militaire inexistante. À l’inverse, une fausse image de défaite peut décourager une population ou alimenter une accusation contre une communauté. Le contenu ne décrit donc pas seulement la guerre. Il cherche parfois à agir sur son cours.
Ce qu’il faut vérifier avant de partager
Face à une vidéo spectaculaire, la première question porte sur sa date. La deuxième concerne son lieu réel. Une recherche d’image inversée peut retrouver la première publication ou une version plus ancienne. Il faut ensuite comparer la séquence avec les communiqués officiels, les médias locaux et les organisations indépendantes de vérification.
Un élément isolé ne suffit pas à confirmer une opération militaire. Même une vidéo authentique ne prouve pas forcément l’identité des personnes filmées, la date de l’événement ou le lieu indiqué par le message. Cette prudence vaut pour les publications favorables aux FARDC comme pour celles qui soutiennent l’AFC/M23 ou accusent le Rwanda.
À l’échelle régionale, la circulation de ces contenus accompagne une crise qui dépasse les frontières de la RDC. Le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda et la Tanzanie restent liés par les dynamiques sécuritaires et économiques des Grands Lacs. L’Union africaine et la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, suivent également l’évolution du conflit et des initiatives de paix.
La prochaine étape ne sera donc pas seulement militaire ou diplomatique. Elle sera aussi informationnelle. La crédibilité des annonces de cessez-le-feu, des bilans et des images de terrain dépendra de la capacité des acteurs locaux à documenter les faits. Dans l’est de la RDC, vérifier une vidéo est devenu une manière de réduire l’espace laissé aux rumeurs.