Quand le pétrole sert aussi de levier électrique

À Yamoussoukro, la question n’est pas seulement celle du brut extrait au large. Elle touche aussi un sujet plus concret pour les ménages et les entreprises ivoiriens : comment transformer une ressource offshore en énergie disponible, en recettes publiques et en capacité industrielle durable. La Côte d’Ivoire, qui veut généraliser l’accès à l’électricité, avance désormais avec un mix où hydrocarbures et investissements énergétiques restent étroitement liés.

Ce dossier s’inscrit dans un paysage régional où la Côte d’Ivoire occupe une place particulière. Membre de la CEDEAO, le pays est déjà un nœud énergétique de l’Afrique de l’Ouest et un fournisseur d’électricité pour ses voisins. Dans cette région, la sécurité d’approvisionnement, la mobilité des capitaux et l’intégration électrique comptent autant que la découverte d’un champ pétrolier.

Baleine change d’échelle

Le 22 juillet 2026, Saipem a annoncé avoir remporté auprès d’Eni Côte d’Ivoire Limited un contrat de forage offshore d’environ 260 millions de dollars. L’opération concerne la campagne de développement du champ Baleine, avec l’emploi du navire de forage Santorini au large des côtes ivoiriennes à partir du début de 2027. Le contrat prévoit un engagement ferme sur une durée étendue, avec des options de prolongation et une possible mobilisation dans des pays voisins.

Le champ Baleine a été découvert en 2021 sur le bloc CI-501, dans la partie orientale du bassin offshore ivoirien. Il est présenté par Eni comme la plus grande découverte d’hydrocarbures jamais réalisée dans le pays. La production commerciale a démarré en 2023, d’abord avec une configuration provisoire.

Depuis, le projet a gagné en volume. Les documents d’Eni indiquent que la production est passée d’environ 20 000 barils par jour au démarrage à 60 000 barils par jour aujourd’hui. En mai 2026, Eni, Petroci et Vitol ont aussi validé la décision finale d’investissement de la phase 3, pour un montant de 4 milliards de dollars. Le communiqué du ministère ivoirien en charge du pétrole confirme ce cap et parle d’un investissement total du projet porté à 8,5 milliards de dollars depuis la découverte.

Ce que la phase 3 doit changer

La nouvelle étape ne vise pas seulement davantage de barils. Elle doit aussi installer une unité permanente de traitement en mer, confiée à Altera Infrastructure, et porter la production totale vers environ 150 000 barils par jour. Le gaz associé, selon les informations publiées autour du projet, doit atteindre 160 millions de pieds cubes par jour et alimenter le marché ivoirien. L’enjeu est clair : réduire la dépendance à des installations temporaires et sécuriser une chaîne de valeur plus stable.

Pour l’État ivoirien, l’intérêt dépasse la seule rente pétrolière. La Côte d’Ivoire affiche un objectif d’accès universel à l’électricité à l’horizon 2030. Les chiffres publics montrent déjà une progression rapide : le taux d’électrification des localités est passé de 33,1 % en 2011 à 95,67 % en juin 2025, tandis que la Banque africaine de développement indique une hausse du taux de raccordement des ménages à 64 % en 2023. Dans ce contexte, le gaz de Baleine est présenté comme un appui à la production électrique et au développement industriel.

Mais la lecture ivoirienne du dossier ne se limite pas à l’offre d’énergie. Le pays cherche aussi à consolider une position de hub régional, en s’appuyant sur ses infrastructures, son marché intérieur et ses interconnexions. Cela explique pourquoi une ressource offshore peut devenir un sujet de politique publique bien au-delà du seul secteur des hydrocarbures. Elle touche les tarifs, les marges de manœuvre budgétaires, les emplois qualifiés, et la capacité de l’État à tenir ses engagements sociaux dans les villes comme dans les zones rurales.

Une portée qui dépasse le littoral ivoirien

Le dossier Baleine intéresse aussi la région. Saipem mentionne une possible utilisation de la Santorini dans des pays voisins, signe que les opérateurs organisent désormais leurs flottes sur une échelle ouest-africaine. Pour la CEDEAO, où l’intégration énergétique reste un chantier majeur, chaque projet capable de renforcer l’offre et la stabilité des réseaux compte. La Côte d’Ivoire, déjà connectée aux échanges électriques régionaux, y voit une occasion de consolider son rôle de point d’appui entre production, exportation et sécurité d’approvisionnement.

Le calendrier à surveiller est celui de l’exécution. La campagne du Santorini doit démarrer au début de 2027, tandis que la phase 3 doit transformer une découverte rapide en actif industriel durable. C’est là que se joue l’essentiel : la capacité de la Côte d’Ivoire, dont la capitale politique est Yamoussoukro, à convertir un succès géologique en gains tangibles pour son économie et pour l’Afrique de l’Ouest.