Une succession qui dit quelque chose du football ivoirien
En Côte d’Ivoire, le banc des Éléphants n’est jamais seulement une affaire de noms. C’est aussi une question de méthode, de continuité et de place laissée aux cadres africains dans les projets les plus visibles du continent. La sélection ivoirienne a récemment confirmé son poids régional en remportant la CAN 2023, avant de rester au centre de l’attention pendant la Coupe du monde 2026, où Emerse Faé était encore en poste sur le banc ivoirien.
Le dossier prend une autre dimension parce que la prochaine grande échéance est déjà balisée. La CAN 2027 se jouera au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda, tandis que les éliminatoires ont placé la Côte d’Ivoire dans un groupe relevé avec le Ghana, la Gambie et la Somalie. Les deux premières équipes de chaque groupe décrocheront leur billet pour la phase finale.
Dans ce contexte, tout débat sur le sélectionneur ne concerne pas seulement l’encadrement technique. Il touche aussi la continuité d’un groupe champion d’Afrique, la gestion des attentes du public et la capacité de la Fédération ivoirienne de football à transformer un succès continental en trajectoire durable.
Faé, Renard, Touré, Deschamps : ce que disent les pistes
Sur les faits les plus solides, Emerse Faé a bien pris les commandes de la Côte d’Ivoire en janvier 2024, au cœur de la CAN organisée à domicile, avant de conduire les Éléphants au titre continental. La Confédération africaine de football rappelle qu’il a ensuite poursuivi son travail avec la sélection, notamment à l’approche de la CAN 2025 et de la Coupe du monde 2026.
Autrement dit, le technicien ivoirien n’est pas un nom de passage. Il incarne une génération locale capable de prendre une sélection en urgence et de la faire gagner. C’est précisément ce qui rend toute succession hypothétique sensible. Quand un staff sort d’un cycle victorieux, la question n’est pas seulement de trouver un remplaçant. Il faut aussi savoir si l’on cherche une rupture, une consolidation ou un simple changement d’image. Cette interrogation est d’autant plus forte que les éliminatoires de la CAN 2027 commencent déjà à structurer l’agenda sportif du pays.
Dans les noms qui circulent, Hervé Renard apparaît comme la piste la plus immédiatement lisible. Le technicien français connaît la sélection ivoirienne, qu’il a menée au sacre à la CAN 2015, et reste identifié comme un spécialiste du football africain. Mais plusieurs éléments rendent un retour incertain : ses engagements récents, sa cote sur le marché des sélections et la concurrence d’autres bancs africains ou asiatiques. Sur ce point, les médias qui évoquent son retour restent au stade de la spéculation.
L’autre option souvent citée, Kolo Touré, raconte une logique différente. Né à Bouaké, l’ancien défenseur compte 200 sélections avec la Côte d’Ivoire et représente une voie plus locale, plus identitaire, mais aussi plus risquée sur le plan de l’expérience comme entraîneur principal. Ses passages sur des bancs professionnels ont été courts, et les données disponibles montrent un exercice limité au plus haut niveau. En revanche, sa connaissance du vestiaire ivoirien, du football anglais et de la discipline du très haut niveau peut séduire une fédération qui voudrait prolonger l’ossature actuelle sans casser le lien avec le public.
La piste Didier Deschamps, enfin, relève davantage d’un scénario de marché que d’une perspective concrète. Son profil est immense. Champion du monde 2018, finaliste en 2022, il a surtout passé plus d’une décennie à construire une équipe de France pragmatique et stable. Mais rien, dans les sources consultées, ne permet de dire qu’un accord serait réaliste pour la Côte d’Ivoire. Les contraintes financières, l’absence d’expérience africaine directe du technicien et le décalage entre son niveau de rémunération et les standards habituels d’une fédération du continent rendent cette hypothèse très fragile.
Pourquoi ce choix compte au-delà de la Côte d’Ivoire
Le vrai enjeu dépasse le nom sur le banc. En Afrique de l’Ouest, la réussite sportive de la Côte d’Ivoire pèse bien au-delà du terrain. Elle agit sur l’image du pays, sur l’attractivité de son football domestique et sur le rapport de force symbolique au sein de la CEDEAO, où les grandes nations sportives servent aussi de vitrines régionales. Un choix de sélectionneur dit toujours quelque chose du projet de fédération : valorisation des compétences locales, ouverture internationale, ou recherche d’un choc de leadership.
Pour la FIF, le défi est concret. Il faut arriver aux éliminatoires de la CAN 2027 avec un groupe stable, une ligne tactique claire et un cadre de travail crédible. Les groupes de qualification imposent déjà un calendrier serré, avec des adversaires ouest-africains capables de bousculer le champion en titre. Dans ces campagnes, l’irrégularité coûte cher. Un mauvais départ oblige à courir après les points, à exposer le sélectionneur et à fragiliser la relation avec les supporteurs.
Pour les joueurs, l’enjeu est différent. Un changement de sélectionneur peut redistribuer les rôles, relancer certains cadres et en écarter d’autres. Pour les jeunes, il peut aussi ouvrir une fenêtre. La Côte d’Ivoire a beaucoup de talent à développer, entre les profils déjà installés en Europe et ceux qui montent dans les championnats locaux. Dans ce type de séquence, le sélectionneur ne sert pas seulement à gagner un match. Il fixe un niveau d’exigence, une hiérarchie et une manière de se projeter vers la CAN suivante.
À l’échelle continentale, ce dossier rappelle enfin une tendance lourde du football africain : la recherche d’équilibre entre prestige international et légitimité locale. La Côte d’Ivoire a montré qu’un staff issu du pays pouvait gagner. Elle devra maintenant décider si elle veut consolider cette voie ou revenir vers un nom plus médiatique. La réponse comptera bien au-delà d’Abidjan, car les grands programmes de sélections africaines observent tous les mêmes arbitrages : expérience, coût, identité et capacité à livrer des résultats dans des délais courts.
La suite se jouera donc moins dans les rumeurs que dans la cohérence du calendrier. D’ici aux qualifications de la CAN 2027, la Côte d’Ivoire devra trancher vite, sans perdre l’avantage psychologique construit depuis son sacre continental. C’est souvent là que se mesure la maturité d’une fédération : dans sa capacité à transformer un moment de gloire en politique sportive durable.