Un cessez-le-feu annoncé, mais le terrain parle plus fort

Dans l’est de la République démocratique du Congo, les fronts ne se lisent plus seulement sur les cartes militaires. Ils se voient aussi sur les toits arrachés, les familles déplacées et les axes routiers redevenus impraticables. À Fizi comme à Kalehe, au Sud-Kivu, la tension montre qu’un mécanisme de paix peut avancer dans les salles de négociation tout en restant fragile sur le terrain.

Ce décalage est central. Depuis le début de l’année 2026, l’Union africaine, avec le Qatar, les États-Unis et d’autres partenaires, a soutenu des échanges entre Kinshasa et l’AFC/M23 autour d’un cadre de cessez-le-feu, d’accès humanitaire et de vérification. Mais, sur le terrain congolais, les combats se sont poursuivis dans plusieurs zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, avec une intensité particulière dans les territoires de Fizi, Kalehe et Masisi.

Fizi et Kalehe, deux théâtres d’une même guerre d’usure

À Fizi, la violence a pris une forme de plus en plus aérienne. Le 3 juillet, au moins 18 personnes ont été tuées lors de bombardements de drones dans le village de Mulima, selon l’administration territoriale relayée par Radio Okapi. L’autorité locale parlait alors de blessés nombreux, d’écoles détruites et de déplacements massifs vers Baraka et d’autres localités plus sûres. Quelques jours plus tard, la même zone restait sous pression, avec des bombardements attribués aux combats entre les FARDC, les rebelles de l’AFC/M23 et leurs alliés.

Le 8 juillet, toujours à Fizi, les autorités territoriales ont accusé des avions de chasse rwandais d’avoir bombardé plusieurs agglomérations autour de Minembwe, dont Rugezi, Mulima, Point Zéro, Kazaroho, Bilalo Mbili et Mikenge. Là encore, plusieurs blessés civils ont été signalés, tandis que les déplacés qui commençaient à rentrer ont rebroussé chemin par crainte de nouvelles frappes. Ces éléments n’ont pas pu être confirmés de manière indépendante dans leur totalité, mais ils s’inscrivent dans une série d’alertes concordantes sur la dégradation de la situation humanitaire dans les hauts plateaux du Sud-Kivu.

À Kalehe, le scénario est différent mais la logique reste la même : contrôle des axes, pression sur les localités stratégiques et déplacements de population. En juin, Bitale est passée sous contrôle de l’AFC/M23 après deux jours de combats, tandis que Tushunguti a de nouveau changé de main en avril. Plus récemment, de nouveaux affrontements ont été signalés dans plusieurs zones du territoire, dans un climat où les lignes de front restent mouvantes et où chaque avancée militaire pèse immédiatement sur les civils.

Kinshasa, l’AFC/M23 et le piège de la guerre de positions

Le cœur du problème reste politique autant que militaire. À Kinshasa, les autorités congolaises présentent l’AFC/M23 comme une force armée soutenue par le Rwanda. De son côté, le mouvement dirigé par Corneille Nangaa cherche à élargir son emprise territoriale et à s’installer comme interlocuteur incontournable. L’ONU a confirmé que Nangaa est sous sanctions, en rappelant qu’il agit à la tête d’une coalition politico-militaire liée au M23/ARC et engagée dans la déstabilisation de l’est de la RDC.

Cette séquence explique la montée de tension actuelle. Le mécanisme de cessez-le-feu reste formellement sur la table, mais il n’a pas encore produit une désescalade crédible sur l’ensemble du terrain. En avril 2026, à Montreux, les parties avaient pourtant reconnu l’importance de l’accès humanitaire et de la protection des civils, sous l’égide de l’Union africaine, du Qatar, des États-Unis, de la Suisse et du Togo. L’AU avait salué ce pas comme une mesure de confiance. Mais les engagements écrits ne suffisent pas quand les zones rurales, les hauts plateaux et les axes logistiques restent militarisés.

Le cas de Fizi est révélateur. Ce territoire, vaste et montagneux, relie les dynamiques du Sud-Kivu, du littoral du lac Tanganyika et des couloirs vers Uvira, Baraka et Kalemie. Lorsqu’un drone frappe un centre comme Fizi-centre, ce ne sont pas seulement des infrastructures qui sont touchées. Ce sont aussi les marchés, les soins, l’école, les déplacements et les échanges entre villages. Dans une économie largement informelle, la rupture d’un axe suffit à casser l’approvisionnement en vivres et en médicaments.

Ce que cette flambée dit de la région des Grands Lacs

La reprise des combats à Fizi et à Kalehe dépasse le seul cadre congolais. Elle rebat les cartes dans toute la région des Grands Lacs, où les frontières restent poreuses, les alliances armées changeantes et les accusations transfrontalières constantes. Le Sud-Kivu touche directement le Burundi, le Rwanda et les couloirs vers la Tanzanie. Dès lors, chaque progression militaire modifie les équilibres locaux, mais aussi les calculs diplomatiques autour de la conférence internationale des Grands Lacs, de l’Union africaine et des médiations parallèles.

Sur le plan continental, cette crise rappelle une réalité connue mais souvent sous-estimée : la paix se fragilise dès qu’elle ne protège pas les civils, les routes et les services de base. Les sanctions onusiennes contre Nangaa, la reprise du travail des mécanismes de vérification du cessez-le-feu et les démarches diplomatiques menées à Doha ou à Montreux montrent qu’une architecture de paix existe. Mais tant que le rapport de force restera décidé dans les collines de Fizi, les collines de Kalehe et les périphéries de Goma et Bukavu, cette architecture restera incomplète.

Pour les Congolais de Kinshasa comme pour ceux de Bukavu, Baraka ou Minembwe, l’enjeu est le même : retrouver des routes sûres, des écoles ouvertes et des villages où la circulation ne dépend plus d’un communiqué de guerre. La question, désormais, est de savoir si les mécanismes régionaux pourront imposer une vraie vérification sur le terrain avant qu’une nouvelle séquence de combats ne referme, une fois encore, l’espace du dialogue.