Une histoire de maillots, mais aussi de mémoire

Le football franco-algérien ne se résume pas à des choix de sélection. Il raconte une relation longue, parfois heurtée, entre deux espaces liés par la colonisation, la guerre d’indépendance, puis les circulations familiales et sportives. À Alger comme à Marseille, à Oran comme à Paris, ces trajectoires continuent de parler d’identité, de mobilité et de reconnaissance. Elles disent aussi une chose simple : l’Algérie n’a jamais été absente de l’histoire des Bleus.

Cette histoire est revenue au premier plan avec la nomination de Zinédine Zidane à la tête de l’équipe de France, officialisée le 28 juillet 2026 par la Fédération française de football. Il doit prendre ses fonctions le 1er août, avec un contrat annoncé jusqu’en 2030. Le geste est symbolique. Il prolonge une mémoire sportive déjà très chargée des deux côtés de la Méditerranée.

Des pionniers de l’époque coloniale à la rupture de 1958

Le premier joueur algérien à porter le maillot de l’équipe de France est Ali Benouna, titularisé le 9 février 1936 contre la Tchécoslovaquie. La base de données officielle de la FFF confirme cette première sélection. Abdelkader Ben Bouali suit en 1937, avant que d’autres noms n’entrent dans l’histoire du football français, comme Abderrahman Ibrir, Saïd Brahimi ou encore Khennane Mahi, dont la première cape date du 18 octobre 1961.

Ces convocations n’avaient alors rien à voir avec les débats actuels sur la double appartenance. À l’époque, l’Algérie est encore sous souveraineté coloniale française. Les joueurs sont sélectionnés comme citoyens français. Le contexte bascule avec la guerre d’indépendance, déclenchée le 1er novembre 1954, puis avec l’épisode majeur du printemps 1958 : plusieurs footballeurs professionnels algériens quittent clandestinement la France pour rejoindre Tunis et fonder l’équipe du Front de libération nationale, la formation sportive du FLN.

La FFF rappelle que la France de 1958 est privée de Mustapha Zitouni, Abdelaziz Ben Tifour et Rachid Mekhloufi, partis vers l’équipe du FLN, alors même que les Bleus atteignent la troisième place du Mondial suédois. Cette rupture donne au football une portée politique évidente. Le terrain devient un prolongement du combat national.

L’équipe du FLN, un vestiaire devenu vitrine diplomatique

L’odyssée de Tunis commence dans la nuit du 13 au 14 avril 1958. Neuf joueurs rejoignent rapidement la Tunisie, avec d’autres décomptes portant le groupe à onze ou douze selon les cas. L’opération est coordonnée par Mohamed Boumezrag, ancien joueur et responsable sportif du FLN. La réaction française est immédiate : la Ligue suspend les contrats des joueurs concernés le 17 avril, tandis que la FIFA menace les fédérations prêtes à affronter cette sélection non reconnue.

Le premier match de l’équipe du FLN a lieu le 3 mai 1958 à Tunis, contre une sélection tunisienne. Le score est net : 5-1. L’équipe enchaîne ensuite des tournées en Afrique du Nord, en Europe de l’Est, au Moyen-Orient et en Asie. Les bilans divergent selon les sources, mais l’essentiel n’est pas là. Chaque déplacement sert à porter, par le sport, l’idée d’une Algérie indépendante avant même sa reconnaissance officielle en 1962.

Le cas de Khennane Mahi ferme cette séquence. Sa dernière sélection avec la France remonte au 12 novembre 1961, à Sofia, contre la Bulgarie, en éliminatoires du Mondial 1962. La FFF confirme qu’il s’agit de ses deux seules apparitions en Bleu. L’indépendance algérienne, proclamée en juillet 1962, ouvre ensuite une autre période : plusieurs anciens de l’équipe du FLN reviennent dans le championnat français, à l’image de Rachid Mekhloufi, qui retrouvera Saint-Étienne et deviendra plus tard sélectionneur de l’Algérie.

De l’après-guerre aux générations nées en France

Après 1962, la coupure reste nette pendant plusieurs années. Entre 1962 et 1976, aucun joueur issu de l’immigration maghrébine n’est appelé chez les Bleus, selon les synthèses historiques de la FFF et les travaux sur l’histoire du football des immigrations. Ce silence dit autant le poids de la guerre d’Algérie que la lente montée en visibilité des enfants de l’immigration dans le football de haut niveau.

Le 24 avril 1976, Michel Hidalgo relance pourtant cette présence avec Farès Bousdira, entré en jeu contre la Pologne à Lens. Un an plus tard, Omar Sahnoun, né en Algérie et arrivé en France après l’indépendance, s’installe chez les Bleus avant qu’une alerte cardiaque ne brise sa trajectoire. Son histoire rappelle que cette mémoire n’est pas seulement sportive. Elle touche aussi aux parcours d’exil, d’installation et d’ascension sociale.

La génération suivante change d’échelle avec Zinédine Zidane. Sa première sélection, le 17 août 1994 contre la République tchèque, marque l’entrée d’un joueur né à Marseille de parents kabyles dans le récit central du football français. Champion du monde en 1998, champion d’Europe en 2000, finaliste du Mondial 2006, il devient un visage universel du football européen tout en restant, dans l’imaginaire algérien, une figure de proximité et de projection.

Ce que disent Mbappé et Olise aujourd’hui

Les débats actuels sont d’une autre nature. Kylian Mbappé, dont la mère Fayza Lamari est d’origine algérienne kabyle, et Michael Olise, né à Londres d’un père nigérian et d’une mère franco-algérienne, illustrent une génération française issue de familles déjà installées depuis longtemps en Europe. Leurs parcours ne portent pas la charge politique irréversible des joueurs de 1958. En revanche, ils confirment la place prise par les héritages algériens dans la fabrique du football français contemporain.

Leur présence chez les Bleus est scrutée à Alger, mais aussi dans toute l’Afrique du Nord. Elle interroge les fédérations sur leur capacité à convaincre des profils binationaux, à construire des projets crédibles et à offrir des horizons sportifs stables. La Fédération algérienne de football, aujourd’hui dirigée par un appareil institutionnel qui veut moderniser la sélection et renforcer la visibilité du football national, sait que la concurrence ne se joue plus seulement sur le patriotisme. Elle se joue sur l’encadrement, la performance et la projection internationale.

Le retour de Zidane sur le banc des Bleus referme en partie une boucle ouverte en 1936 et rouverte en 1958. Mais il montre surtout que les liens franco-algériens passent encore, puissamment, par le football. À l’échelle du continent, ce cas rappelle une réalité plus large : les sélections nationales africaines et européennes vivent désormais avec des diasporas mobiles, des identités plurielles et des arbitrages sportifs de plus en plus stratégiques. C’est là que se jouera, dans les prochains mois, le sens réel de cette nouvelle étape, entre la reprise des compétitions internationales et les prochains choix de carrière des jeunes talents franco-algériens.