Une carte n’est jamais neutre

Quand une carte place un continent au bord du cadre et en rapetisse un autre au centre, elle ne fait pas que dessiner des côtes. Elle suggère aussi des hiérarchies. C’est pour cela que la bataille autour de la projection du monde dépasse le simple débat de géographie : elle touche à la manière dont les Africains, mais aussi le reste du monde, perçoivent la place du continent dans l’économie, l’éducation et l’imaginaire politique.

Le sujet est revenu au premier plan après l’adoption, le 4 septembre 2026, d’une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies soutenant une représentation cartographique plus fidèle des superficies, avec l’Equal Earth comme projection recommandée par ses partisans. L’Union africaine avait déjà endossé cette orientation en février 2026, lors de sa 39e session ordinaire à Addis-Abeba, en adoptant l’Equal Earth et en demandant aux États membres de revoir leurs programmes scolaires en conséquence.

Ce que Mercator montre bien, et ce qu’il déforme

La projection de Mercator, créée en 1569 par le cartographe flamand Gérard Mercator, a d’abord été pensée pour la navigation maritime. Dans ce système, une route suivie avec un cap constant apparaît en ligne droite, ce qui a longtemps rendu la carte très utile aux marins. Les autorités cartographiques américaines rappellent toutefois que ce choix a un prix : les surfaces s’éloignant de l’équateur y sont fortement déformées, et les zones polaires grossissent de manière artificielle.

C’est ainsi que le Groenland paraît souvent presque de la même taille que l’Afrique sur les cartes les plus répandues, alors qu’en réalité l’Afrique est environ 14 fois plus vaste. Le problème n’est pas un détail esthétique. Il change la lecture du monde. Il peut faire paraître plus petits des espaces qui concentrent pourtant population, ressources, marchés et trajectoires démographiques majeures.

Cette distorsion n’a rien d’accidentel. Toute projection d’une Terre ronde sur une surface plane doit sacrifier quelque chose : la forme, les angles, les distances ou les superficies. Les géographes le répètent depuis longtemps. Il n’existe pas de carte parfaite. Une carte peut être fidèle aux aires, ou aux directions, ou aux formes, mais pas à tout en même temps.

L’Equal Earth, un compromis plus lisible

L’Equal Earth, mise au point en 2018 par Bernhard Jenny, Bojan Šavrič et Tom Patterson, appartient à la famille des projections équivalentes, c’est-à-dire celles qui préservent les superficies. Elle a été conçue pour offrir une image plus équilibrée des continents, tout en restant visuellement lisible pour un grand public. Son principe répond à une demande simple : montrer les terres dans des proportions plus justes sans renoncer totalement à une carte du monde exploitable.

Mais là encore, le remède n’efface pas tous les effets de bord. L’Equal Earth ne conserve pas les lignes droites utiles à la navigation, et elle ne sert pas à mesurer correctement les distances entre deux points éloignés. C’est donc une carte de représentation, pas une carte de pilotage. En pratique, elle convient mieux à l’enseignement, aux atlas, aux médias et aux supports de vulgarisation qu’à la conduite d’un navire ou à la planification d’un trajet aérien.

Le débat a aussi une portée politique. L’Union africaine a présenté son choix comme une correction de la visibilité du continent dans les systèmes éducatifs, les médias et les outils numériques. L’organisation a même relié cette réforme cartographique à une idée plus large : celle d’une meilleure place de l’Afrique dans les systèmes mondiaux de gouvernance, de sécurité et d’économie. Autrement dit, la carte devient un instrument de récit continental autant qu’un objet technique.

Pourquoi l’Afrique pousse ce dossier maintenant

Le calendrier compte. En février 2026, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine ont validé la projection Equal Earth à Addis-Abeba, en Éthiopie. Puis, le Togo a porté la résolution au nom du Groupe africain aux Nations unies. Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale a adopté le texte à une large majorité, avec 164 voix pour, une voix contre et six abstentions selon les comptes rendus publiés.

Le message envoyé est clair. Les États africains ne demandent pas seulement une correction graphique. Ils contestent aussi un vieux réflexe qui a longtemps présenté l’Afrique comme périphérique, alors même que le continent pèse lourd par sa population, ses ressources, son marché intérieur et sa place dans les chaînes de valeur en recomposition. La lecture africaine du sujet est donc économique, éducative et symbolique à la fois.

Sur le terrain, l’effet attendu ne sera pas le même partout. Dans les capitales, les administrations, les rédactions et les écoles, l’adoption de cartes plus justes peut modifier les manuels, les supports de communication et certains outils numériques. Dans les zones rurales, l’impact sera plus lent, car il dépendra de la diffusion des programmes scolaires et de l’équipement pédagogique. Mais à l’échelle du continent, le signal est important : il fixe un standard commun que les États peuvent reprendre sans attendre une validation extérieure.

Une bataille d’images qui dépasse la géographie

La controverse sur les cartes parle aussi de pouvoir. Depuis des décennies, la carte du monde qui a dominé les salles de classe et les bureaux a façonné des réflexes. Elle a rendu les zones proches des pôles visuellement imposantes et les régions équatoriales plus petites qu’elles ne le sont vraiment. Dans ce cadre, l’Afrique a souvent été sous-représentée alors qu’elle est l’un des grands ensembles stratégiques du siècle en cours.

L’ONU a choisi, pour son emblème, une autre logique encore : la projection azimutale équidistante centrée sur le pôle Nord. Cette carte circulaire ne prétend pas être parfaite non plus, mais elle évite de mettre un continent au centre par habitude. Elle rappelle qu’une carte est toujours une convention. Selon l’usage, on privilégie la distance, la surface ou l’angle. Le vrai enjeu est donc de choisir la convention adaptée au but recherché, sans faire passer une projection utilitaire pour une vérité absolue.

Pour l’Afrique, cette séquence ouvre une porte plus large. Elle relie la diplomatie multilatérale, les programmes scolaires, les plateformes numériques et les récits de souveraineté cognitive. Elle peut aussi inspirer d’autres régions du Sud global qui se reconnaissent mal dans les cartes héritées de l’époque coloniale. La suite se jouera dans les ministères de l’éducation, dans les éditeurs de manuels, dans les logiciels de cartographie et dans les prochaines révisions des supports officiels. La carte n’a pas fini de raconter le monde autrement.