Le vrai sujet n’est plus seulement le financement, mais la création de marchés

Dans plusieurs capitales d’Afrique francophone, le constat revient avec la même force : les projets ne manquent pas, mais les capitaux patientent encore trop peu longtemps. Entre petites entreprises en quête de financement, infrastructures à moderniser et chaînes de valeur à structurer, le défi n’est plus seulement d’ouvrir le robinet de l’argent. Il faut aussi élargir les marchés capables d’absorber cet argent et de le transformer en emplois, en production et en recettes locales. C’est cette bascule qui est désormais au cœur des stratégies des grands financeurs du développement.

British International Investment, l’institution britannique de financement du développement, a inscrit ce virage dans sa stratégie 2026-2031. Elle prévoit 7 à 8 milliards de livres d’engagements sur cinq ans et vise 6 à 7,5 milliards de livres de capitaux privés mobilisés en plus. Elle dit aussi vouloir consacrer 25 % de ses nouveaux investissements de cœur de portefeuille aux pays les moins avancés. Dans le même temps, elle annonce une approche plus directe de la construction des écosystèmes d’investissement, au-delà des seuls financements d’actifs isolés.

Une région déjà intégrée, mais encore sous-financée

L’Afrique de l’Ouest francophone et l’Afrique centrale francophone disposent pourtant d’atouts structurels souvent sous-estimés par les investisseurs internationaux. En Afrique de l’Ouest, les huit États de l’UMOA partagent une banque centrale commune, la BCEAO, qui émet la monnaie et conduit la politique monétaire. La zone s’appuie aussi sur l’OHADA, qui harmonise le droit des affaires, et sur la BRVM, la Bourse régionale des valeurs mobilières. En Afrique centrale, les opérateurs évoluent dans des cadres régionaux qui cherchent eux aussi à réduire l’incertitude juridique et financière.

Ces outils comptent. Ils facilitent les investissements transfrontaliers, réduisent certains coûts de transaction et donnent une base commune aux entreprises qui veulent grandir au-delà d’un seul pays. Mais l’existence d’institutions régionales ne suffit pas à attirer mécaniquement les capitaux. Les investisseurs regardent encore la taille des marchés, la qualité des infrastructures, la profondeur du système bancaire et la stabilité politique. C’est précisément là que se joue le changement d’échelle recherché par les financeurs du développement.

Ce sujet est d’autant plus important que BII a déjà pris des positions visibles dans la région. L’institution a soutenu des opérations dans les télécoms, la finance, le numérique et les infrastructures, notamment avec Sonatel au Sénégal, Ecobank, NSIA Banque Côte d’Ivoire ou Wave en Afrique de l’Ouest. Son rapport annuel 2025 indique d’ailleurs que 59 % de ses engagements de l’année sont allés à l’Afrique.

Des projets utiles, mais surtout des systèmes à consolider

Le cœur de la nouvelle ligne défendue par BII est simple : financer une entreprise ne suffit pas si le reste de l’écosystème reste fragile. Autrement dit, un prêt à une banque, un ticket dans une fintech ou un apport à une infrastructure ne prennent tout leur sens que s’ils s’inscrivent dans un ensemble plus vaste. Il faut des banques capables de prêter davantage, des marchés de capitaux plus profonds, des cadres réglementaires lisibles et des entreprises mieux préparées à recevoir des investissements de long terme.

C’est dans cette logique que les services financiers arrivent en première ligne. En Côte d’Ivoire, BII a déjà mis en avant le rôle des institutions financières pour corriger le déficit de financement des PME. En Afrique de l’Ouest, son appui à Sonatel a servi d’exemple de financement lié à des objectifs de développement, avec un accent particulier sur la connectivité et les territoires moins bien desservis. La logique est la même : sans intermédiation financière robuste, les PME restent trop petites pour franchir le seuil de la croissance rapide.

Les infrastructures jouent ensuite le rôle de colonne vertébrale. Au Cameroun, la centrale de Nachtigal est désormais présentée par ses opérateurs comme une installation de 420 MW, mise en service en mars 2025, et conçue pour couvrir près de 30 % des besoins énergétiques du pays. Au Sénégal, le port de Ndayane doit renforcer une plateforme logistique déjà proche de ses limites. En République démocratique du Congo, le port en eaux profondes de Banana est appelé à devenir un pivot des échanges du pays. Dans les trois cas, l’enjeu dépasse largement le chantier lui-même : il touche au coût des affaires, à la fluidité des importations, à l’industrialisation et à l’accès à l’énergie.

Le numérique, enfin, complète l’équation. Dans une région où la demande en paiement mobile, en connectivité et en services digitaux progresse vite, les infrastructures numériques deviennent un levier de productivité. Elles soutiennent aussi les services financiers, l’accès au commerce et l’intégration régionale. L’idée n’est donc pas de choisir un secteur contre un autre, mais de financer les liens entre eux. Une entreprise grandit plus vite quand elle a du crédit, de l’électricité, des routes ou des ports efficaces, et des outils numériques qui fluidifient ses opérations.

Ce que la séquence dit de l’Afrique francophone dans les arbitrages mondiaux

La nomination de Sylvia Monthe à la tête de la couverture Afrique de l’Ouest et centrale francophone chez BII intervient dans ce contexte de repositionnement. Son parcours dans la banque de développement, notamment chez Proparco, donne un signal clair : les grands bailleurs cherchent désormais des profils capables de relier finance, structuration de marché et dialogue avec les acteurs locaux. Ce n’est plus seulement une question de décaissement. C’est une question d’architecture économique.

Pour les gouvernements, l’enjeu est politique autant qu’économique. Il faut créer un environnement où les investisseurs privés ne viennent pas seulement capter une opportunité ponctuelle, mais s’inscrivent dans la durée. Pour les entreprises, surtout les PME et les sociétés intermédiaires, le sujet est très concret : accéder à des tickets plus longs, à des coûts supportables et à des partenaires financiers qui comprennent les réalités locales. Pour les ménages, l’effet attendu passe par l’emploi, la qualité des services et la baisse progressive de certains goulets d’étranglement.

À l’échelle continentale, cette stratégie confirme une tendance lourde : les institutions de développement ne veulent plus seulement « financer l’Afrique », elles veulent aider à fabriquer les conditions du financement. Cela renvoie à une question centrale pour les prochaines années : les marchés africains francophones pourront-ils transformer leurs acquis régionaux, comme l’OHADA, la BCEAO ou la BRVM, en véritables plateformes d’attraction du capital privé ? La réponse dépendra moins d’un grand discours que de la capacité des États, des banques, des fonds et des entreprises à bâtir des chaînes de confiance durables.