Deux capitales, une même question : comment transformer des signatures en activité réelle ?
À Cotonou comme à Kigali, l’enjeu n’est pas de multiplier les accords sur le papier. Il est de faire circuler plus vite les marchandises, les services et les compétences entre deux économies africaines qui se parlent encore trop peu. Dans un continent où les corridors, la logistique et le numérique comptent autant que les discours, cette étape dit beaucoup des priorités des deux capitales.
Le Bénin et le Rwanda s’inscrivent, chacun à sa manière, dans une logique d’ouverture régionale. Le premier cherche à mieux arrimer son économie au golfe de Guinée et à l’espace ouest-africain. Le second veut continuer d’élargir ses débouchés au-delà de la Communauté d’Afrique de l’Est, tout en conservant une image de pays agile sur les services, l’administration numérique et l’attractivité pour les investissements. Dans ce contexte, un partenariat bilatéral n’a d’intérêt que s’il produit des résultats visibles.
Des engagements anciens, mais encore peu visibles dans les échanges
Le mercredi 16 septembre à Kigali, Romuald Wadagni et Paul Kagame ont demandé à leurs délégations de renforcer la coopération existante et d’identifier de nouveaux chantiers. Les deux dirigeants veulent donner un contenu plus concret à une relation déjà structurée par plusieurs instruments signés lors de la visite d’État de Paul Kagame au Bénin, du 14 au 16 avril 2023. À l’époque, la présidence béninoise avait annoncé des accords ou pistes de travail dans la fiscalité, le transport aérien, l’agriculture, le numérique, la coopération militaire, le tourisme et la promotion des investissements.
La séquence de Kigali s’inscrit donc dans une continuité diplomatique, pas dans une rupture. Elle vise surtout à passer d’un cadre politique à une coopération opérationnelle. Autrement dit, à préciser quels ministères, quelles agences, quels opérateurs et quels projets devront porter le suivi. C’est souvent là que les partenariats africains se jouent : dans la capacité administrative à transformer une déclaration commune en calendrier, puis en budget et en résultats.
Cette logique est importante pour les deux pays. Le Bénin peut servir de porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest, notamment grâce à sa position côtière et à son port de Cotonou. Le Rwanda, lui, défend depuis des années une diplomatie économique tournée vers les services, les technologies et les marchés de la région des Grands Lacs. Les deux pays ont donc intérêt à relier leurs atouts plutôt qu’à s’en tenir à des coopérations symboliques.
Le vrai test se trouve dans les chiffres du commerce
Le problème est simple : les échanges bilatéraux restent minuscules. Les données de commerce international accessibles via UN Comtrade et reprises par TradingEconomics indiquent que les importations béninoises en provenance du Rwanda ont atteint 116,02 milliers de dollars en 2024, tandis que les exportations béninoises vers le Rwanda se situaient autour de 10,5 milliers de dollars la même année. Le total reste donc très faible au regard des ambitions affichées.
Cette faiblesse ne surprend pas totalement. Le Bénin reste d’abord tourné vers ses grands axes commerciaux habituels, avec des flux nettement plus importants vers ses voisins et ses partenaires traditionnels. Le Rwanda, de son côté, concentre l’essentiel de ses échanges sur ses partenaires de la sous-région et sur les circuits où il est déjà bien intégré. Entre Cotonou et Kigali, il manque encore les liaisons logistiques, les réseaux d’affaires et, souvent, la masse critique de produits à échanger régulièrement.
Les produits concernés confirment ce décalage. Les exportations rwandaises vers le Bénin sont dominées par des équipements comme des grues, des tracteurs et des engins de terrassement, tandis que les ventes béninoises vers le Rwanda restent très limitées et portent sur des articles de faible valeur unitaire. Cela montre que la relation repose encore davantage sur des besoins ponctuels que sur une chaîne commerciale structurée.
Pour les entreprises, l’enjeu est clair. Si les accords avancent, ils peuvent ouvrir des débouchés dans les transports, le numérique, les investissements ou le tourisme d’affaires. Pour les populations, le bénéfice sera plus concret si ces promesses se traduisent par davantage de vols, de facilités administratives, de coopération technique et d’opportunités pour les petites et moyennes entreprises. Sans cela, la relation restera diplomatiquement correcte, mais économiquement discrète.
Ce que cette coopération dit de l’Afrique qui cherche ses propres passerelles
Le rapprochement Bénin-Rwanda a aussi une portée plus large. Il montre qu’entre l’Afrique de l’Ouest et la région des Grands Lacs, les États cherchent des alliances qui ne passent pas uniquement par les anciens centres d’influence économiques. C’est une manière de tester des routes de coopération Sud-Sud, plus souples, plus ciblées et parfois plus rapides à mettre en œuvre que les grands cadres multilatéraux.
Reste la question décisive : quel suivi institutionnel ? Les précédents africains sont nombreux où une visite d’État produit des communiqués ambitieux, puis peu de projets traçables. Ici, la crédibilité passera par la désignation de secteurs prioritaires, la tenue d’échéances de travail et la publication d’éléments concrets sur les investissements attendus. À court terme, c’est ce suivi qui dira si Kigali et Cotonou ont ouvert une nouvelle phase, ou simplement réaffirmé une volonté déjà ancienne.