Une assurance qui pèse bien au-delà des contrats
Quand un investisseur regarde un projet d’infrastructure en Afrique, la première question n’est pas toujours le rendement. C’est souvent le risque. Risque politique, risque de paiement, risque de change, risque de retard administratif. C’est précisément là qu’intervient ATIDI, l’assureur panafricain basé à Nairobi, qui cherche aujourd’hui à changer d’échelle pour soutenir davantage de projets sur le continent. L’enjeu n’est pas seulement comptable. Il touche à la capacité de l’Afrique à financer sa propre croissance sans dépendre uniquement des circuits extérieurs.
Créée en 2001 par des États africains, avec l’appui technique et financier initial de partenaires multilatéraux, l’institution est devenue un acteur central de la couverture des risques liés au commerce et à l’investissement. Elle compte aujourd’hui 24 États membres africains, 13 actionnaires institutionnels et un État non africain parmi ses membres, et elle affiche des notations de solidité “A” chez Standard & Poor’s et “A2” chez Moody’s. Cette base lui donne une crédibilité réelle auprès des banques et des investisseurs privés, mais aussi des gouvernements qui cherchent des mécanismes de partage du risque adaptés aux réalités africaines.
Le cap des 2 milliards de dollars, dans un contexte de recapitalisation régionale
ATIDI veut désormais porter son capital à 2 milliards de dollars. L’objectif a été présenté comme la condition pour augmenter très fortement sa capacité de garantie, avec une ambition de volume annuel pouvant atteindre 20 milliards de dollars contre environ 3 milliards en moyenne ces dernières années. L’idée est simple : plus le capital de l’institution est élevé, plus elle peut absorber de risques et couvrir un plus grand nombre d’opérations, ce qui réduit le coût du financement pour les projets considérés comme sensibles ou trop coûteux par les assureurs classiques.
Cette montée en puissance s’inscrit dans un mouvement plus large, lancé à Nairobi lors du sommet Africa Forward des 11 et 12 mai 2026. Le président kényan William Ruto y a défendu la recapitalisation d’ATIDI comme un pilier de la nouvelle architecture financière africaine pour le développement, tandis que la déclaration finale du sommet a explicitement soutenu l’idée d’un mécanisme panafricain de garantie. Autrement dit, Nairobi n’a pas seulement accueilli une annonce institutionnelle. La capitale kényane est devenue le lieu où se dessine une partie de la bataille africaine pour réduire la prime de risque imposée au continent.
Dans ce mouvement, les partenaires étrangers ne sont pas absents. L’Allemagne, via KfW, est entrée au capital d’ATIDI en avril 2026 avec un investissement de 32 millions de dollars. La France a, de son côté, affiché son soutien à un mécanisme de garantie de première perte, c’est-à-dire une tranche qui absorbe les premières pertes d’un portefeuille afin de rassurer les investisseurs privés. L’enjeu est clair : faire venir davantage de capitaux sans reproduire une logique d’aide classique, mais en partageant le risque avec les institutions africaines.
La Banque africaine de développement a aussi durci son engagement. En mai 2026, elle a annoncé un investissement de 125 millions de dollars dans ATIDI, faisant passer sa participation de 3 % à 14 %. L’institution panafricaine de développement en a fait l’un des outils de sa nouvelle architecture financière, souvent résumée par l’expression NAFAD, pour Nouvelle architecture financière africaine pour le développement. Le message politique est fort : la mobilisation de l’épargne et des bilans africains doit compter autant que les financements venus de l’extérieur.
Ce que cela change pour les États, les entreprises et les ménages
Les résultats financiers récents montrent que l’institution a la taille nécessaire pour soutenir cette ambition. En 2025, ATIDI a enregistré un bénéfice de 71,4 millions de dollars, pour 1,06 milliard de dollars d’actifs et 883 millions de dollars de fonds propres, selon ses résultats publiés à l’occasion de son assemblée générale de 2026 à Nairobi. Son exposition totale atteignait alors 9,2 milliards de dollars. Ces chiffres ne disent pas tout, mais ils montrent qu’ATIDI n’est plus une structure marginale. Elle est déjà un rouage important du financement des échanges, des infrastructures et de plusieurs opérations de dette ou de financement durable.
Dans la pratique, ses garanties ont déjà accompagné des projets de transport, d’énergie et de télécommunications en Afrique de l’Est, notamment en Tanzanie, au Kenya et en Éthiopie. Pour les États, l’intérêt est double. D’un côté, ces couvertures aident à rendre finançables des projets qui resteraient trop risqués pour les banques commerciales. De l’autre, elles peuvent accélérer l’arrivée de capitaux privés sans alourdir directement la dette publique. Pour les entreprises et les ménages, l’effet est plus concret qu’il n’y paraît : un projet garanti peut avancer plus vite, créer des emplois locaux et sécuriser des services essentiels, de l’électricité aux transports.
Reste une limite structurelle. Plusieurs analystes africains continuent de plaider pour une mobilisation plus large de l’épargne domestique, car l’Afrique subsaharienne reste marquée par une sous-capitalisation de ses marchés intérieurs. Dans le même temps, ATIDI elle-même reconnaît que la vitesse administrative demeure un frein : l’institution appelle ses partenaires à accélérer les procédures, faute de quoi les garanties ne se transforment pas assez vite en investissements réels. Le débat est donc moins théorique qu’opérationnel : comment faire circuler plus vite le capital africain vers les projets africains, avec des règles de risque fixées sur le continent ?
La suite se jouera à Nairobi, mais aussi dans les capitales qui devront décider d’entrer ou non au capital de l’institution. La question dépasse ATIDI. Elle concerne l’ensemble des banques multilatérales africaines, les fonds souverains, les assureurs publics et les États membres des communautés économiques régionales. Si la recapitalisation avance, elle pourrait devenir un test de crédibilité pour la finance africaine elle-même : non plus seulement attirer des capitaux, mais apprendre à les sécuriser, les orienter et les garder plus longtemps sur le continent.