Un tournage peut vite devenir un test de souveraineté

Au Togo, un simple repérage d’images peut se transformer en affaire d’État. C’est ce qu’illustre la remise en liberté provisoire de deux réalisateurs français, Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani, ainsi que de leur collaborateur togolais Fred Vedomey, arrêtés le 27 juillet dans le nord du pays alors qu’ils travaillaient sur un épisode d’une série documentaire diffusée par France Télévisions. Les autorités leur reprochent des « fausses déclarations », une qualification que leur défense conteste. AP RSF

L’épisode intervient dans un pays où le cadre administratif encadrant les tournages existe bel et bien. Le ministère togolais du Tourisme, de la Culture et des Arts rappelle notamment que les cinéastes peuvent demander une autorisation de tournage et de prises de vues, via les services publics concernés à Lomé. Cette précision compte, car elle montre qu’au-delà du choc médiatique, le dossier touche aussi à la manière dont l’État togolais contrôle l’image produite sur son territoire. Service public togolais Ministère togolais du Tourisme, de la Culture et des Arts

Ce que dit la procédure, et ce que dit le contexte

Selon les éléments rapportés par l’Associated Press et Reporters sans frontières, les trois hommes ont été arrêtés dans le nord du Togo, puis placés en détention provisoire avant d’obtenir, début septembre, une liberté provisoire. Sebastian Perez Pezzani avait déjà été libéré plus tôt sous contrôle judiciaire pour raisons de santé, avec confiscation de son passeport. Les conditions exactes de la nouvelle mesure n’ont pas encore été rendues publiques. AP RSF

Du côté togolais, l’affaire s’inscrit dans une séquence plus large de vigilance accrue autour de l’information et de l’espace public. En juin 2025, la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication avait suspendu France 24 et RFI pour trois mois, invoquant des manquements dans le traitement des manifestations. Ce précédent, très commenté à Lomé comme dans la sous-région, a renforcé l’idée que les autorités togolaises surveillent de près les contenus jugés sensibles. TV5MONDE

Le nord du Togo n’est pas un décor neutre. C’est une zone sous tension, exposée depuis plusieurs années à des incursions d’hommes armés et à des risques sécuritaires qui ont poussé l’État à renforcer sa présence. Dans ce contexte, l’usage d’un drone, évoqué par la justice selon les premiers éléments relayés par la presse internationale, peut être perçu par les autorités comme un sujet de sécurité nationale autant que comme une question documentaire. AP

Un dossier qui dépasse trois personnes

Pour les familles, le premier enjeu reste humain : voir se desserrer une procédure qui a duré plus d’un mois. Pour les journalistes, les producteurs et les fixeurs togolais, l’enjeu est plus large. Il touche aux conditions de travail, à la sécurité des équipes et à la nécessité d’anticiper les autorisations dans un pays où le moindre faux pas administratif peut se retrouver judiciarisé. La présence d’un collaborateur togolais dans le dossier rappelle aussi qu’en Afrique de l’Ouest, les conséquences d’une telle affaire ne pèsent pas seulement sur les étrangers, mais aussi sur les professionnels locaux qui rendent les tournages possibles. Service public togolais Ministère togolais du Tourisme, de la Culture et des Arts

Le Togo, dirigé depuis Lomé par Faure Gnassingbé, reste un État où la communication politique, la sécurité intérieure et le contrôle du récit public sont étroitement liés. Le pays figure encore parmi les moins bien classés d’Afrique de l’Ouest dans l’indice 2025 de Reporters sans frontières, qui le situe à la 121e place sur 180 pays. Même s’il a progressé en 2026 à la 97e place, le signal demeure clair : la liberté de la presse y dépend fortement du climat politique. RSF

Ce que l’Afrique de l’Ouest regarde dans cette affaire

Au niveau régional, cette libération provisoire renvoie à une question très concrète : comment concilier sécurité, circulation des journalistes et attractivité culturelle ? Dans une Afrique de l’Ouest marquée à la fois par des menaces jihadistes au Sahel, par des tensions politiques et par la montée des productions audiovisuelles locales, les États cherchent à protéger leurs frontières symboliques autant que physiques. Le cas togolais montre qu’un pays peut vouloir encadrer les tournages sans pour autant transformer chaque autorisation en soupçon automatique. AP RSF

La portée continentale est là. Le Togo, comme d’autres États africains, cherche à conjuguer souveraineté, sécurité et ouverture aux regards extérieurs. L’épisode rappelle que la production d’images n’est jamais anodine sur le continent : elle engage des règles, des perceptions et parfois des rapports de force diplomatiques. À Lomé, la suite dépendra surtout des conditions exactes de la liberté provisoire, de l’évolution de la procédure et de la manière dont les autorités traiteront, à l’avenir, les équipes de tournage venues documenter le pays. Ministère togolais du Tourisme, de la Culture et des Arts RSF