Pour une entreprise togolaise, investir ne dépend pas seulement de la demande. Le prix de l’énergie, l’accès aux capitaux et la prévisibilité des impôts peuvent décider si une activité reste locale ou franchit un cap. À Lomé, les grandes entreprises ont remis ces conditions au centre du débat économique.
À Lomé, trois leviers pour changer d’échelle
La troisième édition des Universités de l’Association des grandes entreprises du Togo (AGET) s’est tenue le jeudi 22 octobre 2026, à l’hôtel 2 Février. Chefs d’entreprise, représentants publics, étudiants et opérateurs économiques ont débattu de compétitivité sous le thème « Le temps de l’audace, bâtir des champions nationaux, un choix stratégique pour le Togo ».
Le président de l’AGET, Charles Kokouvi Gafan, a appelé les acteurs économiques à passer des intentions à l’action. L’enjeu, pour l’association, est de faire émerger des entreprises togolaises capables de grandir et de se développer au-delà du marché national.
Les échanges ont porté sur trois sujets liés : la souveraineté énergétique, les financements qui complètent le crédit bancaire et la décentralisation de l’activité industrielle. Ce dernier axe pose une question concrète : comment répartir davantage la production et les emplois sur le territoire, au-delà de la capitale et des principaux pôles économiques ?
La représentante du ministère des Finances et du Budget, Akou Mawussé Adetou-Afidenyigba, a défendu une fiscalité plus numérique et incitative. « Élargir l’assiette ne signifie pas prélever plus sur les mêmes, mais mieux et justement sur tous », a-t-elle déclaré. L’idée est d’élargir le nombre de contribuables plutôt que d’alourdir la charge des entreprises déjà en règle.
Fiscalité, énergie et financement : des demandes liées
Jonas Daou, dirigeant de l’entreprise énergétique Zener et ancien président de l’AGET, a plaidé pour un pacte fiscal qui encourage l’investissement productif. Il a mis en avant la simplification des règles et des incitations ciblées. Selon lui, la croissance économique ne suffit pas si les entreprises n’investissent pas et ne peuvent pas accroître leur capacité de production.
Ces demandes se renforcent mutuellement. Une fiscalité plus lisible aide une entreprise à prévoir ses coûts. Une énergie disponible à un prix maîtrisé réduit les dépenses de production. Et des sources de financement autres que les prêts bancaires peuvent ouvrir des possibilités aux sociétés qui ne disposent pas des garanties exigées par les banques.
Le capital-risque, également évoqué pendant les échanges, consiste à financer des entreprises en prenant une participation dans leur capital, avec un risque de perte si elles échouent. Il peut soutenir des projets de croissance, mais ne remplace ni les crédits classiques ni des règles fiscales stables. Sa portée dépend aussi du nombre d’investisseurs et de projets solides capables d’attirer ces fonds.
Les besoins ne sont pas identiques pour tous. Les grandes entreprises peuvent plus facilement mobiliser des capitaux et négocier avec leurs fournisseurs. Les PME, elles, sont souvent plus exposées au coût du crédit et aux délais de paiement. Quant aux activités hors de Lomé, elles peuvent bénéficier d’une production mieux répartie, à condition que les infrastructures, l’énergie et les débouchés suivent.
Des chiffres à lire avec leur périmètre
Les estimations présentées pendant la rencontre attribuent aux membres de l’AGET plus de 1 700 milliards de FCFA de chiffre d’affaires annuel, environ 150 milliards de contribution au budget de l’État et plus de 15 000 emplois salariés. Ces chiffres décrivent le poids d’une association de grandes entreprises ; ils ne représentent pas l’ensemble du secteur privé togolais ni le total des emplois du pays.
Le chiffre d’affaires cumulé publié par l’AGET pour 2023 était de 1 456,42 milliards de FCFA, pour 131,283 milliards de contribution au budget et 14 658 salariés régulièrement employés. Les valeurs avancées en octobre 2026 sont donc supérieures, mais reposent sur des estimations présentées lors de la rencontre. Elles ne doivent pas être confondues avec une série statistique détaillée et directement comparable.
La présentation macroéconomique a également fait état d’une hausse de 10,2 % de la production industrielle au premier semestre 2026. L’Institut national de la statistique et des études économiques et démographiques (INSEED) publie bien des indices de production pour les deux premiers trimestres. Toutefois, le chiffre global annoncé lors de la rencontre ne suffit pas à montrer quels secteurs ont progressé, ni si cette hausse s’est traduite par davantage d’emplois ou par une production plus répartie entre les régions.
Le défi : transformer les propositions en résultats
Le Togo cherche à développer sa production et à renforcer la place des entreprises nationales dans l’économie. Un partenariat annoncé en 2023 entre l’AGET et la Société financière internationale visait déjà à aider des PME à accéder au financement, aux marchés et aux compétences. Les discussions de 2026 prolongent ce chantier, en mettant davantage l’accent sur les coûts et les conditions qui permettent aux entreprises de grandir.
Le gouvernement et le secteur privé n’abordent toutefois pas la fiscalité depuis le même point de vue. Les entreprises demandent des règles simples et des incitations à investir. L’État doit aussi financer les services et les équipements publics. L’enjeu est donc de concilier recettes publiques, équité entre contribuables et soutien aux activités productives, sans que les exonérations profitent uniquement aux acteurs les mieux établis.
À l’échelle régionale, le Togo est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Des entreprises capables de produire à meilleur coût peuvent viser des marchés au-delà des frontières nationales. Mais cette ambition dépend aussi des échanges régionaux, des infrastructures et de la capacité des entreprises togolaises à rivaliser avec des producteurs de pays voisins.
Le rendez-vous de Lomé n’a pas, à lui seul, fixé de calendrier de réforme ni annoncé de nouvelles mesures fiscales. La suite se jouera dans les décisions publiques et dans leur mise en œuvre : règles plus prévisibles, financement accessible aux PME, énergie abordable et investissements qui bénéficient aussi aux territoires hors de la capitale. C’est à ces résultats concrets que se mesurera la promesse de faire grandir des entreprises togolaises.