À Adigrat, ville du Tigré située près de la frontière érythréenne, des habitants disent avoir vu des soldats venus d’Érythrée. Ces témoignages surviennent alors que les combats ont repris dans la région. Leur vérification indépendante reste limitée, mais leur convergence fait craindre un nouvel élargissement de la crise.
Une région déjà fragilisée par la reprise des combats
Le Tigré se trouve au nord de l’Éthiopie, entre l’Érythrée et les régions éthiopiennes de l’Amhara et de l’Afar. La zone reste marquée par la guerre de 2020 à 2022, opposant les forces fédérales éthiopiennes au Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). L’Érythrée avait alors combattu aux côtés de l’armée fédérale.
L’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022 sous l’égide de l’Union africaine (UA), a mis fin aux hostilités entre Addis-Abeba et le TPLF. Il n’a toutefois pas réglé toutes les tensions politiques et territoriales. L’Érythrée n’était pas partie à cet accord, alors même que ses troupes avaient participé à la guerre. L’UA a depuis appelé à préserver les acquis de la cessation des hostilités.
Depuis le 23 septembre 2026, de nouveaux affrontements opposent dans le Tigré des forces fédérales à des combattants tigréens. Les combats ont entraîné des changements de contrôle et l’entrée de forces alliées au gouvernement dans Mekele, capitale régionale, le 4 octobre. L’organisation régionale IGAD, qui réunit des pays de la Corne de l’Afrique, a appelé à une désescalade immédiate et au respect de l’accord de Pretoria.
Des témoignages concordants, mais des faits encore difficiles à établir
Des habitants d’Adigrat ont déclaré à l’Agence de presse africaine APA avoir aperçu des soldats portant des uniformes érythréens dans la ville et ses environs. Selon leur récit, certains se dirigeaient vers le sud, en direction de Mekele. L’agence a rapporté ces témoignages le 7 octobre.
Le 8 octobre, l’Associated Press a cité un commandant de la Force de paix du Tigré, alliée au gouvernement éthiopien. Celui-ci affirme que des militaires érythréens sont entrés à Adigrat le mardi 6 octobre, puis à Idaga Hamus le mercredi 7. Le groupe de veille ACLED rapporte également un franchissement de la frontière à Zelambesa et une attaque de drones éthiopiens contre des soldats érythréens près de Guada. Ces éléments n’ont pas tous pu être vérifiés de manière indépendante.
L’AFP rapporte, de son côté, que plusieurs sources lui ont signalé la présence de soldats érythréens autour d’Adigrat et leur progression vers le sud. Les témoignages relayés par APA, AP et AFP se recoupent sur la présence alléguée de militaires érythréens dans le nord du Tigré. Ils ne permettent cependant pas, à eux seuls, d’établir l’ampleur du déploiement, sa chaîne de commandement ou son objectif. Les affirmations militaires et les mouvements rapportés doivent donc rester attribués.
Cette prudence importe aussi parce que les parties au conflit communiquent dans un contexte de forte tension. L’armée éthiopienne a récemment accusé l’Érythrée de soutenir financièrement le TPLF. Asmara n’a pas confirmé les accusations relayées par les autorités éthiopiennes. Les informations faisant état de soldats érythréens sur le sol éthiopien ne constituent pas, à elles seules, une preuve de coordination avec des forces tigréennes.
Une escalade qui dépasse la ligne de front
Les relations entre Addis-Abeba et Asmara se sont dégradées. L’Éthiopie a ordonné le départ de dix diplomates érythréens et annoncé la fermeture de son ambassade en Érythrée au début d’octobre. Le différend s’inscrit notamment dans les tensions autour de l’accès éthiopien à la mer Rouge. L’Éthiopie, pays enclavé, a exprimé son souhait d’obtenir un accès souverain à un port ; l’Érythrée voit ces déclarations comme une menace pour sa souveraineté.
Le risque est que les combats du Tigré deviennent le point de contact de plusieurs rivalités : affrontement entre autorités fédérales et TPLF, tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, et désaccords persistants sur l’application de Pretoria. Une incursion confirmée de troupes érythréennes pourrait accroître le risque d’un affrontement direct entre États. À ce stade, les informations disponibles décrivent des mouvements allégués, pas une guerre officiellement déclarée entre les deux pays.
Pour les habitants, l’incertitude militaire peut perturber les déplacements, le commerce et l’accès aux services dans les villes du nord du Tigré. Les ménages, les commerçants et les personnes déplacées sont exposés aux conséquences immédiates des combats. Les autorités et les groupes armés disposent, eux, de moyens différents pour se déplacer ou quitter les zones dangereuses. Aucun bilan humain vérifié lié aux mouvements signalés autour d’Adigrat n’a été établi dans les informations recoupées ici.
Le rôle attendu de l’Union africaine et de l’IGAD
La crise met à l’épreuve les mécanismes africains de médiation. L’Union africaine, dont le siège est à Addis-Abeba, a parrainé l’accord de Pretoria. L’IGAD a appelé à contenir les hostilités et à préserver cet accord. Mais ni les déclarations diplomatiques ni le texte de 2022 ne suffisent si les acteurs concernés ne reprennent pas le dialogue et ne clarifient pas les mouvements de forces à la frontière.
La priorité immédiate est de vérifier les faits, éviter les tirs transfrontaliers et protéger les civils. Les prochaines déclarations des gouvernements éthiopien et érythréen, ainsi que les démarches de l’UA et de l’IGAD, permettront de mesurer si l’incident reste localisé ou s’inscrit dans une confrontation plus large. Pour l’Afrique de l’Est, l’enjeu est concret : empêcher qu’une paix incomplète au Tigré ne se transforme en crise entre États voisins.