À Adigrat, ville du Tigré proche de la frontière érythréenne, des habitants disent avoir vu des soldats étrangers avancer vers le sud. Si leur présence se confirme, l’affrontement entre forces éthiopiennes et groupes tigréens pourrait prendre une dimension régionale, au moment où les relations entre Addis-Abeba et Asmara se dégradent rapidement.
Une reprise des combats sur fond de paix fragile
Le Tigré sort à peine d’une guerre de deux ans. L’accord signé à Pretoria, en novembre 2022, entre le gouvernement fédéral éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) a mis fin aux combats à grande échelle. Mais plusieurs questions politiques, territoriales et sécuritaires sont restées en suspens. L’Union africaine a facilité l’accord, tandis que l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique, appelle aujourd’hui à la désescalade et au dialogue.
Les tensions se sont ravivées en septembre 2026. Des affrontements ont repris dans le nord de l’Éthiopie entre forces fédérales et groupes armés liés à l’opposition tigréenne. Le TPLF, qui avait dirigé la région et dominé la coalition au pouvoir en Éthiopie avant l’arrivée d’Abiy Ahmed, reste au cœur de la confrontation. Le conflit oppose aussi des factions tigréennes, dans un paysage politique régional profondément divisé.
Le contexte entre l’Éthiopie et l’Érythrée est lui aussi tendu. Les deux pays ont connu une guerre meurtrière entre 1998 et 2000, puis un rapprochement en 2018. Les forces érythréennes avaient ensuite combattu aux côtés de l’armée fédérale éthiopienne pendant la guerre du Tigré, avant que leurs relations avec Addis-Abeba ne se détériorent. Le différend porte notamment sur la sécurité frontalière et les déclarations éthiopiennes en faveur d’un accès à la mer Rouge.
Des signalements à Adigrat, mais pas de confirmation indépendante complète
Le 7 octobre, des habitants et un responsable local ont affirmé à l’AFP avoir aperçu des troupes érythréennes à Adigrat, certaines se dirigeant vers le sud dans des véhicules militaires. Le 8 octobre, un commandant d’une force alliée au gouvernement éthiopien a déclaré à l’Associated Press que des soldats érythréens étaient entrés à Adigrat et à Idaga Hamus. Il a également évoqué des activités de surveillance dans cette seconde localité.
Ces témoignages de sources distinctes se recoupent sur la présence signalée à Adigrat. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, d’établir la taille du contingent, sa chaîne de commandement ni ses objectifs. Les informations disponibles ne constituent pas une confirmation officielle érythréenne. Il faut donc distinguer les observations rapportées de l’interprétation politique qui leur est donnée.
Les autorités éthiopiennes ont accusé l’Érythrée de soutenir des groupes opposés au gouvernement fédéral. Asmara rejette ces accusations et les présente comme un prétexte à une possible agression. Le 1er octobre, l’Éthiopie a ordonné le départ de dix diplomates érythréens et annoncé la fermeture de son ambassade en Érythrée. Asmara a ensuite annoncé la rupture des relations diplomatiques. Cette escalade réduit les canaux officiels qui pourraient clarifier les mouvements militaires signalés dans le nord.
Des conséquences directes pour les habitants du Tigré
Pour les populations des localités frontalières, l’incertitude est déjà lourde. Les déplacements de combattants et la reprise des affrontements peuvent perturber les trajets, les marchés et l’accès aux services. Les résidents déplacés par la guerre précédente restent particulièrement exposés à une nouvelle détérioration de la sécurité. À Adigrat, les témoins cités par l’AFP ont décrit une population inquiète, sans fournir de bilan humain confirmé pour ces nouveaux mouvements.
Les effets dépasseraient les zones proches de la frontière. Les combats peuvent compliquer l’acheminement de biens vers les villes du Tigré et fragiliser les revenus des commerçants, transporteurs et producteurs. Pour Addis-Abeba, une crise prolongée mobiliserait des ressources militaires et politiques déjà sollicitées par d’autres tensions internes. Pour Asmara, toute présence de ses forces au-delà de la frontière accroîtrait le risque d’affrontement direct avec l’armée éthiopienne.
Le 23 septembre, l’IGAD s’est dite préoccupée par la reprise des hostilités, la prise d’aéroports civils et les perturbations du trafic aérien. L’organisation rappelle que l’accord de Pretoria reste le cadre de référence pour régler les différends. Elle avertit qu’un retour à des combats étendus aurait des conséquences pour l’Éthiopie et l’ensemble de la région.
Le risque d’un conflit régional reste à surveiller
La présence érythréenne rapportée ne prouve pas, à elle seule, qu’une guerre entre États a commencé. Mais elle s’inscrit dans une séquence d’escalade : combats renouvelés au Tigré, accusations de soutien à des groupes armés, rupture diplomatique et tensions autour de la mer Rouge. Cette combinaison augmente le risque qu’un affrontement local entraîne les deux voisins dans une confrontation plus large.
Pour les pays de la Corne de l’Afrique, l’enjeu est immédiat. Une extension du conflit pourrait déstabiliser les échanges et compliquer les efforts de médiation régionale. L’IGAD et l’Union africaine disposent d’un cadre diplomatique, mais l’accès aux faits reste difficile et les prises de position officielles demeurent antagonistes.
Les prochains éléments à vérifier sont donc concrets : présence durable ou retrait des soldats signalés, confirmation indépendante de leurs déplacements, évolution des combats autour d’Adigrat et réouverture de canaux de dialogue entre Addis-Abeba et Asmara. Pour les habitants du Tigré, l’urgence est d’éviter que la reprise des hostilités internes ne devienne le point de départ d’une guerre entre pays voisins.