Au Tigré, l’affaiblissement du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) ne signifie pas que ses anciens électeurs se rangent derrière Addis-Abeba. La région du nord de l’Éthiopie traverse une nouvelle séquence de combats et de bouleversements politiques. Dans ce contexte, les critiques d’anciens partisans révèlent une rupture de confiance, mais ne suffisent pas à établir que le mouvement a perdu toute base populaire.

Une région prise entre guerre et recomposition politique

Le TPLF a dirigé la rébellion qui renversa le régime militaire du Derg en 1991. Il a ensuite dominé la coalition au pouvoir en Éthiopie jusqu’à l’arrivée d’Abiy Ahmed à la tête du gouvernement fédéral, en 2018. La guerre déclenchée en novembre 2020 entre les autorités fédérales et les forces tigréennes a duré deux ans. Elle a pris fin avec l’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria, en Afrique du Sud, le 2 novembre 2022.

Cet accord, négocié sous l’égide de l’Union africaine, a mis fin aux principaux combats, sans régler plusieurs différends politiques et territoriaux. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique, a aussi soutenu le processus de paix. Mais l’application incomplète de l’accord et les rivalités au sein du camp tigréen ont fragilisé l’administration intérimaire installée après la guerre.

La crise a franchi un nouveau seuil en 2026. Des affrontements ont repris en septembre. Le 4 octobre, les forces alliées au gouvernement fédéral sont entrées dans Mekele, capitale régionale, après le retrait des combattants du TPLF. Le 16 octobre, Addis-Abeba a annoncé une nouvelle administration intérimaire pour six mois, chargée notamment de rétablir les services publics et de préparer des élections. Le TPLF a rejeté cette structure, qu’il considère comme imposée par le pouvoir central. Ces développements sont rapportés par l’Associated Press et suivis par des médias éthiopiens.

Des critiques au sein même de la société tigréenne

Dans ce climat, des habitants autrefois proches du TPLF lui reprochent de s’être éloigné des préoccupations quotidiennes et d’avoir exposé la population à de nouveaux dangers. Certains disent avoir soutenu le mouvement pendant la guerre de 2020-2022, notamment face aux atrocités imputées aux forces érythréennes et aux forces fédérales. Ils voient aujourd’hui dans la reprise des hostilités une décision qui risque de replonger la région dans la violence.

Le rapprochement entre le TPLF et l’Érythrée nourrit particulièrement la défiance. Les soldats érythréens avaient combattu aux côtés des forces fédérales lors de la précédente guerre, et des organisations de défense des droits humains ont documenté des abus commis contre des civils au Tigré. Les accusations concernant les motivations et les actes des différents acteurs doivent toutefois être attribuées et examinées avec prudence. Les récits d’habitants témoignent d’expériences et de perceptions importantes, mais ne constituent pas, à eux seuls, une mesure de l’opinion dans toute la région.

Des critiques évoquent également des recrutements forcés et des pressions sur des civils. Human Rights Watch a fait état, en 2026, d’allégations de recrutement forcé dans la région et appelé à des enquêtes indépendantes. Le TPLF a contesté ces accusations dans des prises de parole publiques. En l’absence de vérification indépendante de chaque cas, ces affirmations ne peuvent être présentées comme des faits établis pour l’ensemble du mouvement ou de ses forces.

Le désaccord ne se résume pas à une opposition entre anciens soutiens et partisans du gouvernement. Certains Tigréens continuent de voir le TPLF comme un rempart face à un pouvoir fédéral qu’ils jugent hostile à leurs intérêts. D’autres rejettent les choix de ses dirigeants sans pour autant faire confiance à l’administration mise en place par Addis-Abeba. Cette fracture compte : le contrôle d’une capitale régionale ne suffit pas à produire une légitimité politique durable.

Un parti fragilisé, mais pas nécessairement disparu

La position institutionnelle du TPLF s’est aussi dégradée. Le Conseil national électoral éthiopien a révoqué son statut légal de parti le 14 mai 2025, après une période de suspension et un différend sur ses obligations électorales. Cette décision, rapportée par l’agence publique Ethiopian News Agency, limite sa participation à la vie politique officielle. Elle ne permet cependant pas, à elle seule, de conclure que le mouvement a cessé d’exister sur le terrain.

La reprise des combats a modifié le rapport de force. Le retrait du TPLF de Mekele et la mise en place d’une administration sous supervision fédérale donnent à Addis-Abeba un levier institutionnel accru. Pour les habitants, l’enjeu immédiat est aussi très concret : la continuité des soins, des services publics, des déplacements et le retour des personnes déplacées. Les promesses de rétablissement administratif devront être évaluées à l’aune de leur mise en œuvre, dans les villes comme dans les zones rurales.

La région reste également marquée par les conséquences du conflit précédent et par des tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Les accusations réciproques et la présence de forces armées dans les zones frontalières font peser un risque régional. Une nouvelle escalade pourrait compromettre davantage le retour à la paix et affecter les échanges dans la Corne de l’Afrique, déjà traversée par plusieurs crises.

La suite dépendra aussi des choix d’Addis-Abeba

L’avenir du TPLF dépendra de sa capacité à regagner la confiance d’une partie de la population, à répondre aux accusations d’abus et à clarifier ses objectifs politiques. Mais il dépendra aussi des décisions du gouvernement fédéral. Une administration intérimaire perçue comme imposée, ou une exclusion durable des acteurs tigréens des décisions régionales, pourrait creuser la défiance au lieu de la réduire.

La période annoncée de six mois pour l’administration intérimaire constitue donc un test politique autant qu’administratif. La tenue d’élections crédibles, l’accès des civils aux services essentiels et la reprise d’un dialogue conforme à l’accord de Pretoria pèseront sur la suite. Pour l’Union africaine et l’IGAD, l’enjeu dépasse le sort d’un parti : il s’agit d’empêcher que la rupture du processus de paix au Tigré ne déstabilise davantage la Corne de l’Afrique.