Au Tchad, préserver la biodiversité se joue aussi dans les pâturages, les points d’eau et les décisions prises loin des villages. Les communautés qui vivent de ces territoires ne demandent pas seulement à être consultées : elles veulent peser sur les règles et accéder aux moyens de protéger leurs ressources.

Cette revendication accompagne Hindou Oumarou Ibrahim, militante tchadienne et responsable de l’Association des femmes peules et peuples autochtones du Tchad (AFPAT), à la COP17 sur la biodiversité, organisée à Erevan du 19 au 30 octobre 2026. La conférence marque le premier bilan mondial des progrès accomplis vers les objectifs de Kunming-Montréal, adoptés en 2022 et fixés à l’horizon 2030.

Au Tchad, les savoirs locaux éclairent les choix climatiques

Dans les régions où les familles vivent de l’élevage pastoral, les changements du climat ne sont pas une abstraction. Ils touchent les déplacements des troupeaux, l’accès à l’eau et la disponibilité des ressources naturelles. Les réponses doivent donc tenir compte des réalités locales, notamment dans les zones éloignées des services et des centres de décision.

Un travail conduit avec des communautés mbororo au Tchad montre comment cette expertise peut compléter la recherche scientifique. Lancé par l’AFPAT en 2011, puis développé avec le programme de l’UNESCO sur les savoirs locaux, le projet a documenté les connaissances liées au temps et au climat. Il a aussi organisé un dialogue avec des météorologues et des services nationaux.

L’objectif n’est pas de substituer les savoirs communautaires aux prévisions scientifiques. Il s’agit de les mettre en relation pour améliorer l’adaptation et la circulation de l’information, y compris vers les populations rurales. La démarche associe ainsi recherche participative, expérience des habitants et données météorologiques.

Hindou Oumarou Ibrahim porte cette approche dans les enceintes internationales depuis plusieurs années. Issue d’une communauté pastorale mbororo, elle a fondé l’AFPAT et défend la place des peuples autochtones dans les politiques environnementales. Le Bureau des Nations unies pour les partenariats souligne notamment son engagement pour l’inclusion de ces voix et pour des projets de cartographie participative.

À Erevan, l’enjeu est aussi de contrôler l’accès aux financements

À la COP17, les États évaluent collectivement la mise en œuvre du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal. L’exercice doit mesurer les progrès, mais aussi révéler les écarts entre engagements et actions. Les discussions portent sur la manière d’accélérer les mesures qui doivent contribuer à enrayer le déclin de la biodiversité d’ici à 2030.

La participation des communautés compte particulièrement lorsque les décisions concernent leurs terres et leurs ressources. Dans un entretien publié pendant la conférence, Ibrahim a indiqué que les mécanismes de financement et la représentation des peuples autochtones figuraient parmi les enjeux débattus à Erevan. Elle a plaidé pour que les fonds destinés aux communautés leur parviennent directement, plutôt que de se perdre dans des circuits intermédiaires.

Cette question dépasse le montant annoncé. Elle concerne aussi les critères d’attribution, la capacité des organisations locales à accéder aux fonds et leur rôle dans le choix des projets. Les administrations nationales doivent traduire les engagements internationaux en politiques concrètes. Les communautés, elles, doivent pouvoir suivre les décisions qui affectent leur quotidien.

Pour les femmes et les jeunes, l’accès aux instances de décision demeure un enjeu spécifique. Les femmes jouent souvent un rôle important dans la gestion des ressources, tandis que les jeunes sont directement concernés par la durée des politiques environnementales. Les associer ne relève donc pas seulement de la représentation symbolique : cela peut influer sur la pertinence des mesures adoptées.

Une portée régionale pour l’Afrique centrale et le Sahel

Le Tchad appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui réunit six pays autour de la coopération économique. Il partage aussi avec plusieurs États voisins les enjeux du bassin du lac Tchad. Les écosystèmes et les activités pastorales ne s’arrêtent pas aux frontières : la coordination régionale peut donc compter pour la gestion de l’eau, l’adaptation climatique et la protection des ressources naturelles.

Dans ce contexte, les méthodes élaborées au Tchad ont une résonance plus large. L’étude consacrée aux communautés mbororo s’inscrivait dans une initiative menée avec des groupes pastoraux de plusieurs pays africains et des centres régionaux, dont AGRHYMET. Elle rappelle qu’une politique d’adaptation gagne à relier connaissances locales, services météorologiques et planification publique.

La COP17 offre ainsi un test concret pour les engagements pris quatre ans plus tôt : les gouvernements parviendront-ils à mesurer les avancées, à combler les retards et à rendre les financements accessibles aux acteurs de terrain ? Pour le Tchad, le résultat se jugera aussi loin des salles de conférence, dans la capacité des institutions et des communautés à protéger les écosystèmes dont dépendent leurs activités.

Le parcours d’Hindou Oumarou Ibrahim met en lumière une question centrale des négociations : qui participe à la définition des solutions, et qui peut les mettre en œuvre ? La réponse pèsera sur les efforts de biodiversité au Tchad comme sur la coopération environnementale en Afrique centrale.