À N’Djamena, offrir un toit à un enfant ne suffit pas à lui garantir une école, des soins et un accompagnement durable. À l’orphelinat Apsoa, une initiative portée depuis plus d’une décennie par Mianodji Tabitha Hawa montre à la fois la force de l’engagement local et les limites d’une prise en charge reposant largement sur des ressources privées.
Un accueil construit au fil des années
Apsoa se trouve à N’Djari, dans le 8e arrondissement de la capitale tchadienne. À la date du reportage, l’établissement accueillait une cinquantaine d’enfants dans une concession d’environ 500 m², avec cinq chambres et un salon. Une vingtaine de lits y étaient disponibles ; d’autres enfants dormaient sur des nattes.
La fondatrice, Mianodji Tabitha Hawa, raconte avoir commencé à chercher des soutiens après une vision qui l’aurait marquée en 2004, puis revenue en 2009. Elle dit avoir sollicité des veuves, des veufs et des personnes de bonne volonté. L’autorisation de fonctionner est arrivée en 2011. Ces étapes et ces dates relèvent de son témoignage.
Ancienne employée de banque, elle relie son engagement à son histoire personnelle, notamment à un mariage précoce et à des violences qu’elle dit avoir subies. Son parcours éclaire sa motivation, sans résumer à lui seul les raisons pour lesquelles des enfants ont besoin d’une protection. La structure accueille, selon le reportage, des enfants abandonnés ou privés de soutien familial.
Apsoa affirme avoir accueilli près de 2 000 enfants depuis ses débuts. Ce chiffre cumulé n’est pas corroboré indépendamment par les sources consultées : il doit donc être compris comme une donnée rapportée par l’établissement, et non comme un décompte vérifié. Il ne signifie pas que ces enfants résident tous simultanément dans le centre.
Une solidarité qui ne remplace pas les services essentiels
Le quotidien repose sur des dons et sur les moyens de la fondatrice. Des soutiens apportent notamment des fournitures scolaires, comme des cahiers et des stylos. Pour les premiers soins, l’orphelinat dispose d’une petite réserve de médicaments. Quand un enfant doit être conduit à l’hôpital, Tabitha Hawa explique avancer les frais avec ses propres ressources.
Le centre n’a ni école ni structure de santé. Les enfants doivent se déplacer pour suivre leur scolarité. Un terrain destiné à construire une école est disponible, mais le projet reste en attente de financement. Cette difficulté touche d’abord les enfants et les personnes qui en prennent soin : sans services sur place, chaque besoin supplémentaire entraîne des frais, des trajets et une dépendance envers des soutiens irréguliers.
La vie à Apsoa ne se limite toutefois pas à l’hébergement. Le rappeur et ancien juriste Laouré Paulin y anime des activités musicales et des jeux. Il explique vouloir transmettre, par ces moments, des valeurs comme le respect, l’amour et la dignité. Cette présence contribue à l’éveil des enfants, mais ne peut remplacer un accès régulier à l’enseignement, aux soins et à un suivi social professionnel.
Les informations disponibles ne permettent pas de dresser un état actuel complet des capacités ou des services d’Apsoa. D’autres publications évoquent des nombres d’enfants différents, à des dates distinctes. Il serait donc imprudent de présenter les chiffres du reportage comme un bilan à jour. Le constat le plus solide porte sur les difficultés décrites au moment du témoignage : manque de financement, absence d’école et prise en charge médicale à la charge du centre.
Le défi public : coordonner et soutenir la protection de l’enfance
Le cas d’Apsoa s’inscrit dans une question plus vaste : comment articuler l’aide des associations, des familles et des services publics pour protéger les enfants sans faire peser toute la responsabilité sur quelques personnes ? Au Tchad, l’UNICEF relève des enjeux persistants de protection, liés notamment aux violences, aux abus, à l’exploitation et aux obstacles d’accès à l’école. L’organisme indique aussi qu’une première Politique nationale de protection de l’enfance, assortie d’un plan d’action budgétisé, a été adoptée en 2023.
Une politique nationale ne produit des effets concrets que si elle s’accompagne de personnels, de financements et de mécanismes de suivi accessibles. Le programme de coopération de l’UNICEF évoque notamment le renforcement des services sociaux et la mise en place de normes pour la prise en charge. Pour les structures d’accueil, cela pose des questions très pratiques : agrément, sécurité, accès aux soins, scolarisation, accompagnement des enfants et possibilité de les réunir avec leur famille lorsque cela est approprié.
Le mot « orphelin » ne décrit pas toutes les situations. Certains enfants ont perdu un ou deux parents ; d’autres sont séparés de leur famille, abandonnés ou confiés temporairement à un centre. Cette distinction compte : la réponse adaptée peut aller de l’aide à la famille à une prise en charge résidentielle, avec un suivi visant la sécurité et les liens familiaux de l’enfant. Les informations disponibles ne précisent pas la situation individuelle des enfants accueillis à Apsoa.
Une question qui dépasse la capitale
À l’échelle régionale, le Tchad appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, qui réunit six pays autour de la coopération économique et monétaire. La protection de l’enfance relève d’abord des institutions nationales, mais les besoins de financement social, de formation des travailleurs sociaux et de continuité des services traversent les frontières. Dans les zones touchées par les déplacements, les séparations familiales peuvent aussi rendre indispensables des dispositifs coordonnés de référencement et de réunification.
Apsoa donne à voir une solidarité tchadienne concrète : une structure locale, des bénévoles et des donateurs assurent une présence quotidienne auprès d’enfants. Mais cette mobilisation ne devrait pas devenir le substitut permanent d’un système public capable d’assurer des garanties minimales. La suite se jouera dans la traduction de la politique nationale en services effectifs, à N’Djamena comme dans les provinces : davantage de suivi, des solutions de financement prévisibles et un accès continu à l’école et aux soins.