Un pays vaste, mais encore morcelé par le réseau

À N’Djamena, le numérique n’est plus seulement une affaire d’applications ou de téléphones. Au Tchad, il reste d’abord une question d’infrastructures. Sans artère fiable pour transporter les données, l’école, l’administration, le commerce et les services de base avancent au ralenti, surtout dès que l’on quitte la capitale. L’écart est net : en 2024, le pays figurait parmi les marchés africains où l’usage d’Internet restait le plus faible, avec 12,6 % d’individus connectés selon l’UIT, loin des moyennes mondiales.

Le diagnostic est ancien, mais il prend aujourd’hui une forme plus précise. Les autorités tchadiennes estiment qu’il faut encore environ 8 000 km de fibre optique pour obtenir un maillage complet du territoire. Ce besoin s’inscrit dans une réalité simple : le réseau national relie surtout les grands axes du sud et de l’est à N’Djamena, alors que plusieurs provinces restent en marge de la dorsale numérique.

Ce que disent les plans déjà engagés

Le sujet n’est pas nouveau. Le diagnostic numérique de la Banque mondiale sur le Tchad, publié en 2023, décrivait déjà un backbone encore insuffisant pour un pays de cette taille. Le document identifiait trois axes principaux — occidental, méridional et oriental — et rappelait que la gestion du réseau reposait surtout sur des actifs publics, avec Sotel Tchad et Sudachad parmi les opérateurs concernés. Il recommandait aussi de mieux organiser la gouvernance des infrastructures de “premier et moyen kilomètre”, c’est-à-dire les liaisons qui portent le trafic à l’intérieur du pays avant la desserte des usagers.

Deux projets étaient déjà censés réduire la fracture. D’un côté, le Projet de modernisation des infrastructures de communications électroniques prévoit 1 200 km de fibre. De l’autre, la Dorsale transsaharienne doit ajouter 550 km entre Massaguet, au Tchad, et N’Guigmi, au Niger. En parallèle, les autorités évoquent aussi des liaisons vers le nord et le sud, notamment vers la Libye et la République centrafricaine, pour sortir le pays de sa dépendance à une géographie trop étroite de la connectivité.

La fibre, mais aussi la gouvernance

Le 15 septembre, le ministre des Télécommunications, de l’Économie numérique et de la Digitalisation, Haliki Choua Mahamat, a échangé avec le représentant résident de la Banque mondiale au Tchad sur l’accélération de la transformation numérique. Selon les éléments rendus publics par la presse locale, il a rappelé que six provinces ne sont toujours pas raccordées à la fibre optique et que le pays doit encore combler un vaste déficit d’ossature numérique. Cette séquence confirme que le problème tchadien n’est pas seulement technique ; il est aussi institutionnel, financier et territorial.

Le diagnostic de la Banque mondiale insistait déjà sur ce point : sans règles claires, sans interconnexion effective avec les voisins, et sans meilleure gestion du service universel, la fibre seule ne suffit pas. Le Tchad ne disposait alors que d’une sortie internationale opérationnelle par le Cameroun, après la mise hors service de la liaison orientale dans le contexte du conflit au Soudan. Pour un pays enclavé, cette dépendance fragilise les prix, la qualité de service et la résilience du réseau en cas de tension régionale.

Ce que cela change pour les Tchadiens

Pour les ménages urbains, le premier effet est la qualité de service. Une fibre incomplète se traduit par des débits irréguliers, des coupures et des coûts plus élevés. Pour les entreprises, surtout les petites structures de l’informel qui passent progressivement au numérique, cela veut dire des paiements plus lents, des ventes moins fluides et des outils de gestion moins fiables. Pour l’État, l’enjeu est encore plus large : un réseau incomplet ralentit la dématérialisation des impôts, de l’état civil, des marchés publics et des services administratifs.

La fracture est aussi territoriale. À N’Djamena et dans quelques pôles régionaux, les opérateurs peuvent concentrer leurs investissements là où la clientèle est dense. Dans les provinces plus éloignées, où l’électricité reste parfois irrégulière et où la population est dispersée, le coût de déploiement grimpe vite. Le résultat est connu : la rentabilité guide les investissements vers les centres les plus accessibles, tandis que les zones rurales restent tributaires de mécanismes publics, de subventions croisées ou d’une action plus ferme du régulateur.

Une question centrale pour l’Afrique centrale

Le dossier tchadien dépasse les frontières nationales. Le pays appartient à la CEMAC, l’espace économique de l’Afrique centrale, où la circulation des données, des paiements et des services publics dépend de plus en plus des dorsales transfrontalières. Quand le maillage intérieur reste faible, l’intégration régionale avance au ralenti elle aussi. À l’échelle continentale, l’enjeu rejoint la stratégie africaine de transformation numérique portée par l’Union africaine et relayée par la Banque mondiale : bâtir un marché numérique plus fluide, plus inclusif et moins dépendant d’un petit nombre de corridors.

Le Tchad se trouve donc à un moment charnière. Les chiffres de l’UIT rappellent l’ampleur du retard. Les projets en cours montrent qu’une réponse est déjà engagée. Reste la partie la plus difficile : transformer des kilomètres de fibre en service réel, abordable et stable pour les habitants de N’Djamena comme pour ceux des provinces. C’est là que se jouera, dans les mois à venir, la crédibilité de la stratégie numérique tchadienne.