Quand la dépense publique devient un test de crédibilité

Dans un pays en guerre, chaque contrat public compte double. Il faut payer vite, mais aussi tracer chaque dinar, chaque fournisseur, chaque étape. Au Soudan, cette équation est devenue encore plus sensible depuis l’effondrement des recettes de l’État et la fragmentation de l’administration. Le lancement d’une plateforme numérique de marchés publics n’est donc pas un simple chantier informatique. C’est un signal politique sur la façon dont Khartoum veut désormais acheter, contrôler et justifier ses dépenses.

Le sujet s’inscrit dans une période où les institutions soudanaises cherchent à survivre tout en se modernisant. Le pays reste pris dans le conflit déclenché en avril 2023, avec des effets lourds sur l’appareil productif, les finances publiques et les services essentiels. Le Soudan appartient aussi à l’IGAD, l’organisation régionale d’Afrique de l’Est et de la Corne de l’Afrique, qui suit de près les dossiers de paix et de stabilité dans la zone. Dans ce contexte, la numérisation des achats publics sert autant la gouvernance que la reconstruction administrative.

Ce que prévoit la nouvelle plateforme

Le 17 mars 2026, le ministre d’État aux Finances, Mohamed Nour Abdel-Daem, avait déjà annoncé que le système national électronique de passation des marchés était prêt à être lancé. Il expliquait alors que l’outil devait faire passer l’État d’une procédure manuelle à une plateforme entièrement numérique, couvrant les appels d’offres, les soumissions, le suivi et l’ensemble du cycle de contractualisation. Il présentait aussi le projet comme un moyen de réduire le recours au papier, de gagner du temps et de renforcer la transparence.

L’annonce de début août confirme cette orientation. Le dispositif, baptisé Nazaha, doit dématérialiser les procédures de marchés publics, améliorer la concurrence entre fournisseurs et relier les administrations aux systèmes financiers et de reporting de l’État. La plateforme s’insère dans un programme plus large de réforme des finances publiques, qui comprend aussi le budget, le Compte unique du Trésor et la numérisation de la gestion financière. En clair, l’objectif n’est pas seulement de passer au numérique. Il s’agit de resserrer la chaîne de dépense publique autour d’outils plus traçables.

Cette volonté de réforme prend du relief quand on regarde l’état des comptes soudanais. La Banque mondiale estime que le conflit a provoqué une contraction du PIB réel de 29,4 % en 2023, puis d’environ 14 % en 2024. La Banque africaine de développement avance, de son côté, une reprise modeste de 1,2 % en 2025, après une chute de 13,5 % en 2024. Les recettes de l’État sont tombées à moins de 5 % du PIB en 2024-2025, contre 10 % en 2022, selon les éléments repris dans les analyses de la Banque mondiale.

Une réforme utile, mais pas magique

Dans l’économie soudanaise, la numérisation des marchés publics peut produire des effets concrets. Pour l’administration, elle limite les circuits opaques et facilite la conservation des traces. Pour les entreprises, elle peut ouvrir un espace de concurrence plus lisible, à condition que l’accès soit réel et que les règles soient stables. Pour les finances publiques, elle peut aussi aider à centraliser les informations et à mieux suivre l’exécution des dépenses. Mais un outil numérique ne remplace ni l’autorité de l’État, ni la sécurité des agents, ni la continuité des services dans un pays où les infrastructures restent fragiles.

Le risque principal est connu : une plateforme performante sur le papier peut rester incomplète si les administrations manquent de connexion, de compétences ou de capacité à faire appliquer les nouvelles règles. Le conflit a déjà réduit la base fiscale, désorganisé les circuits logistiques et affaibli la capacité de contrôle. Dans ces conditions, l’enjeu n’est pas seulement de lancer Nazaha, mais de l’ancrer dans une chaîne administrative cohérente, depuis l’expression du besoin jusqu’au paiement. Sans cela, la réforme restera symbolique, même si elle marque une vraie rupture de méthode.

Le contexte humanitaire rappelle enfin l’ampleur de la tâche. En février 2026, les Nations unies ont lancé le plan humanitaire pour le Soudan, avec un appel d’environ 2,9 milliards de dollars pour aider plus de 20 millions de personnes. L’UNICEF et d’autres agences ont ensuite confirmé que des dizaines de millions de Soudanais dépendaient encore d’une assistance urgente. Dans un tel environnement, moderniser la dépense publique n’est pas un luxe technocratique. C’est une condition de survie institutionnelle, mais aussi un test de crédibilité pour un État qui cherche à garder prise sur ses fonctions de base.

Une portée qui dépasse Khartoum

À l’échelle du continent, ce lancement rejoint une tendance plus large : plusieurs administrations africaines s’équipent d’outils de passation numérique pour réduire les coûts, sécuriser les procédures et mieux documenter les dépenses publiques. Pour le Soudan, la portée est toutefois plus stratégique encore. Dans la Corne de l’Afrique, où les crises sécuritaires, les déplacements de population et les tensions politiques se croisent, chaque réforme capable de restaurer un minimum de confiance administrative a une valeur régionale. L’IGAD, qui rassemble notamment le Soudan, suit précisément ces équilibres fragiles.

Ce qu’il faut surveiller désormais, ce n’est pas seulement le communiqué de lancement, mais la mise en œuvre réelle : calendrier d’ouverture de la plateforme, capacité des ministères à l’utiliser, degré d’interconnexion avec les systèmes budgétaires et premiers appels d’offres publiés. C’est là que se jouera la différence entre une annonce de gouvernance et une transformation de l’État. Au Soudan, où la guerre a abîmé les finances autant que les institutions, la bataille pour la transparence commence souvent par la capacité à faire circuler une information fiable.