Une guerre qui se nourrit de ses appuis extérieurs

Au Soudan, la guerre ne se joue plus seulement entre deux appareils militaires. Elle s’alimente aussi de couloirs aériens, de réseaux de recrutement et de circuits d’armes qui traversent les frontières. C’est ce mécanisme, devenu central dans l’extension du conflit, que met en lumière un rapport onusien publié le 2 septembre 2026.

Depuis le 15 avril 2023, les combats opposent à Khartoum et dans plusieurs régions du pays les Forces armées soudanaises, dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide, commandées par Mohamed Hamdane Dogolo, dit Hemedti. Cette guerre a brisé la transition politique promise après la révolution de 2019 et a ouvert une crise régionale qui touche aussi le Tchad, la Libye, la Centrafrique, le Soudan du Sud et, plus largement, la Corne de l’Afrique.

Des combattants venus d’ailleurs, des routes bien connues des trafiquants

Le document des experts des Nations unies décrit un soutien extérieur multiforme. Il évoque des recrutements de mercenaires, des livraisons d’armes, des services logistiques et des formations militaires organisées hors du territoire soudanais. Selon ce rapport, les Forces de soutien rapide auraient bénéficié du soutien le plus structuré, avec des réseaux opérant depuis les Émirats arabes unis, le Tchad, la Libye et la Somalie.

Les experts citent notamment le passage de combattants étrangers par le sud de la Libye et par des axes comme Benghazi, Koufra et Bosaso. Ils évoquent aussi des recruteurs installés aux Émirats arabes unis, ainsi que des sociétés privées qui auraient facilité le transport de personnel et d’armements vers les FSR. Une lecture croisée de sources onusiennes et d’enquêtes de presse confirme que ces circuits ne sont pas improvisés. Ils s’appuient sur des infrastructures existantes, déjà utilisées pour le trafic d’armes et les guerres par procuration dans la région sahélo-soudanaise.

Le rapport mentionne aussi des mercenaires colombiens. Leur nombre pourrait atteindre, selon les estimations avancées, 2 000 hommes. Les auteurs du document les relient à la prise d’El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, où la situation humanitaire et militaire reste l’une des plus graves du pays. D’autres éléments, déjà documentés par l’ONU et par la presse internationale, indiquent que des Colombiens ont été recrutés, entraînés et redéployés dans le conflit soudanais depuis 2024.

Le Soudan n’est pas seul dans cette configuration. Le rapport évoque aussi des combattants soudanais, tchadiens, sud-soudanais et éthiopiens formés dans des camps au sud de la Libye. Cette circulation de personnels armés montre que la guerre soudanaise est désormais arrimée à un espace régional poreux, où les frontières politiques ne suffisent pas à bloquer les routes militaires et commerciales.

L’armée régulière n’est pas hors du tableau

Le rapport ne vise pas un seul camp. Il souligne aussi que l’armée régulière a bénéficié de soutiens extérieurs, notamment pour l’acquisition de drones. Les Nations unies rappellent depuis des mois que l’intensification des frappes aériennes et des attaques par drones a profondément changé le profil de la guerre. En juin 2026, un responsable onusien a indiqué que les attaques de drones avaient tué plus de 1 000 civils au cours des cinq premiers mois de l’année.

Cette montée en gamme technologique pèse lourdement sur les civils. Quand les appareils légers, les drones commerciaux et les stocks d’armes circulent plus facilement que l’aide humanitaire, les zones urbaines, les marchés, les routes d’évacuation et les camps de déplacés deviennent des cibles vulnérables. Dans les faits, la guerre déborde les lignes de front et se rapproche des quartiers habités, des axes de ravitaillement et des villes du Darfour et du Kordofan.

C’est aussi ce que rappelle l’Union africaine. Dans une déclaration du 22 juin 2026, la Commission de l’UA a appelé toutes les parties et leurs soutiens extérieurs à cesser toute action susceptible d’aggraver le conflit, tout en réaffirmant l’intégrité territoriale du Soudan et la nécessité d’un processus politique inclusif. L’enjeu n’est donc pas seulement humanitaire. Il touche aussi à la souveraineté soudanaise et à la stabilité de l’axe mer Rouge-Sahel-Corne de l’Afrique.

Ce que change ce rapport pour Khartoum, le Darfour et la région

Sur le plan politique, ce rapport accroît la pression sur les acteurs qui alimentent la guerre à distance. Il demande l’arrêt de tout soutien militaire aux belligérants, l’extension à l’ensemble du Soudan de l’embargo sur les armes déjà en vigueur au Darfour, ainsi que des enquêtes et des sanctions contre les personnes et entités impliquées. L’embargo du Conseil de sécurité, initialement centré sur le Darfour, reste donc au cœur du débat sur l’efficacité des sanctions onusiennes.

Pour les autorités de Khartoum, le message est double. D’un côté, elles cherchent à montrer que la responsabilité des violences ne repose pas seulement sur les forces armées soudanaises. De l’autre, elles réclament depuis longtemps une réponse internationale plus ferme contre les réseaux qui, selon elles, soutiennent les FSR. Le débat diplomatique porte ainsi sur l’origine des livraisons, la chaîne des intermédiaires et le degré d’implication des États ou des sociétés privées.

Pour la population, la conséquence est plus simple et plus dure. Plus la guerre s’internationalise, plus elle s’éloigne d’une sortie rapide. Les déplacés restent piégés dans une crise massive. Les chiffres disponibles convergent vers une catastrophe de très grande ampleur : l’ONU parle d’une crise de déplacement de plus de 12 millions de personnes, et plusieurs bilans humanitaires récents situent à près de 13 millions le nombre total de personnes forcées de fuir depuis le début du conflit.

Cette guerre pèse aussi sur les pays voisins. Le Tchad, la Libye, le Soudan du Sud et l’Éthiopie subissent déjà les effets des mouvements de combattants, des trafics et des arrivées de réfugiés. Dans plusieurs zones frontalières, les autorités locales doivent gérer à la fois la pression humanitaire et le risque sécuritaire. Autrement dit, le conflit soudanais n’est plus contenu par les frontières du Soudan ; il redessine les équilibres du voisinage.

Une crise soudanaise aux résonances africaines

La portée continentale est nette. Le Soudan se trouve au croisement de plusieurs espaces africains et arabes, dans une zone où l’IGAD, l’Union africaine et les voisins immédiats tentent de freiner l’embrasement. Quand des mercenaires, des drones et des filières privées deviennent des outils ordinaires de guerre, c’est toute l’architecture de sécurité régionale qui est mise à l’épreuve.

Le prochain point de vigilance reste clair : la mise en œuvre réelle des sanctions, la traçabilité des vols et des cargaisons, et l’éventuelle extension de l’embargo à l’ensemble du territoire soudanais. Tant que ces questions ne trouveront pas de réponse concrète, la guerre continuera de se financer, de se déplacer et de frapper au-delà des seules lignes de combat.