Dans le Kordofan du Nord, la peur s’ajoute au siège
À El-Obeid, capitale du Kordofan du Nord, les femmes déplacées ne cherchent pas seulement de l’eau, du pain ou un peu d’ombre. Elles cherchent aussi des heures sûres, des chemins sûrs, et parfois un endroit où parler sans être brisées une seconde fois. Dans cette ville stratégique du centre du Soudan, la guerre n’a pas seulement coupé les routes. Elle a aussi déplacé la violence jusque dans les espaces les plus ordinaires du quotidien.
Le témoignage de plusieurs femmes hébergées dans un camp de déplacés met en lumière une réalité connue mais rarement racontée avec assez de précision : les violences sexuelles restent l’une des armes les plus destructrices de la guerre soudanaise. Depuis avril 2023, l’affrontement entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide, les FSR, a transformé des villes entières en zones de fuite, de survie et de peur. El-Obeid n’est pas un épicentre lointain. C’est un nœud logistique, humanitaire et militaire, à la croisée des axes entre Khartoum, le Kordofan et l’Ouest soudanais.
Les femmes concernées disent avoir été agressées devant leurs enfants. Leurs récits rappellent que, dans un conflit prolongé, l’exposition à la violence ne s’arrête pas à la ligne de front. Elle continue dans les camps, sur les chemins d’eau, dans les files d’attente, et au retour des corvées. Dans la guerre soudanaise, le danger se déplace avec les civils.
Ce que disent les faits, et ce que la guerre révèle
Les témoignages recueillis à El-Obeid s’inscrivent dans un tableau documenté par plusieurs agences onusiennes. Un flash d’urgence publié début juillet a signalé une intensification quasi quotidienne des attaques de drones contre la ville, avec des frappes visant l’électricité, le carburant, l’eau et les infrastructures de santé. Ce type de pression militaire aggrave l’insécurité générale et réduit encore les services essentiels pour les femmes et les filles. Les services de santé sexuelle et reproductive ont été directement affectés, tout comme l’accès à l’eau potable et à l’assistance contre les violences fondées sur le genre.
La capitale du Kordofan du Nord vit sous tension depuis des mois. Le 24 juillet, des responsables onusiens ont averti que les femmes et les filles d’El-Obeid étaient exposées à un choix cruel : s’exposer aux drones le jour, ou sortir la nuit et risquer des agressions sexuelles en allant chercher de l’eau. Cette alerte a aussi insisté sur l’ampleur des besoins : à l’échelle du pays, les services contre les violences basées sur le genre concernent désormais des millions de personnes.
Au Conseil des droits de l’homme, la situation d’El-Obeid a déclenché une nouvelle mise en garde. Le 7 juillet, l’organe onusien a condamné l’escalade des violences autour de la ville et évoqué le risque d’atrocités contre les civils. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme a parlé d’un signal d’alerte rouge, dans un contexte où la guerre soudanaise est entrée dans sa quatrième année.
Le point le plus important reste la responsabilité. Les violences sexuelles rapportées au Soudan ne peuvent pas être réduites à des excès isolés. Les Nations unies décrivent depuis longtemps un usage de ces violences comme instrument de terreur, de déplacement et de contrôle social. Ce schéma a déjà été documenté dans d’autres États soudanais. Il nourrit la peur, vide les quartiers, fragilise les familles et rend le retour presque impossible. Pour les survivantes, le trauma ne s’arrête pas à l’agression. Il se prolonge dans le silence imposé, le manque de soins, l’absence de soutien psychologique et la honte que la guerre fait porter aux victimes.
El-Obeid, verrou militaire et carrefour humanitaire
La ville compte parce qu’elle commande un axe vital. Fin juillet, l’armée soudanaise a annoncé avoir repris un tronçon routier majeur reliant Khartoum à El-Obeid. Cette évolution a une portée militaire immédiate, mais aussi une conséquence civile. Quand la route s’ouvre ou se referme, les vivres, le carburant, les médicaments et les équipes humanitaires circulent, ou s’arrêtent. Un second corridor de ravitaillement peut alléger la pression sur la ville, mais il ne met pas fin au siège social que vivent les déplacés.
Les estimations publiées ces dernières semaines décrivent une ville d’environ 500 000 habitants, avec une forte proportion de femmes et d’enfants, et des besoins humanitaires en hausse. Sur le terrain, cela signifie moins d’eau propre, moins de consultations, moins de protection, et davantage de risques dans les files d’attente. Les déplacements internes pèsent aussi sur les budgets familiaux. Les femmes assurent souvent la cuisine, l’eau, les soins aux enfants et la recherche de revenus informels. Quand la guerre casse ces routines, ce sont elles qui absorbent le choc en premier.
Le Kordofan du Nord est devenu un espace charnière. Il relie le centre du pays aux régions plus à l’ouest. Il compte aussi pour les échanges agricoles et pastoraux qui alimentaient avant-guerre les marchés de Khartoum. Quand la route se ferme, l’économie urbaine souffre, mais aussi les ménages ruraux, les petits commerçants et les transporteurs. Le conflit ne fracture donc pas seulement le front. Il fracture les circuits de vie.
Ce que cette affaire dit du Soudan et du continent
Le cas d’El-Obeid parle du Soudan, mais il dépasse le Soudan. Il rappelle d’abord qu’une guerre longue finit souvent par militariser les gestes les plus simples : aller chercher de l’eau, acheter du pain, traverser un quartier, rejoindre un camp. Il montre ensuite que la protection des femmes ne peut pas être traitée comme un dossier secondaire. Elle est au cœur de la sécurité civile, de la santé publique et de la stabilité locale.
Pour l’Afrique du Nord et la Corne du continent, le Soudan reste un dossier lourd. Le pays n’appartient pas à une communauté économique unique comme la CEDEAO ou la SADC, mais il est arrimé à des dynamiques régionales plus larges, notamment celles de l’Union africaine et de l’IGAD, l’autorité intergouvernementale de développement qui suit plusieurs crises de la région. Tant que les axes humanitaires resteront exposés et que les femmes continueront d’être ciblées dans leurs déplacements les plus ordinaires, aucune lecture strictement militaire ne suffira à expliquer la guerre.
La suite se jouera sur plusieurs fronts : sécurité des routes, protection des déplacés, maintien des soins, et capacité des acteurs humanitaires à rester présents à El-Obeid et dans les zones voisines. À mesure que le front bouge, la question n’est pas seulement de savoir qui tient la route. La question est de savoir qui peut encore y vivre sans peur.