À Juba, la banque centrale reste un poste politique autant qu’économique
Au Soudan du Sud, le siège de la politique monétaire ne dit pas seulement l’état des prix et de la monnaie. Il raconte aussi le rapport de force au sommet de l’État. Quand le pouvoir change le gouverneur de la Banque du Soudan du Sud, à Djouba, il touche à un levier sensible : celui de la confiance dans le système bancaire, déjà fragilisé par les pénuries de liquidités et la faiblesse de la monnaie. La Constitution prévoit bien une banque centrale dotée d’une certaine indépendance, avec un gouverneur nommé par le président et approuvé par l’Assemblée nationale de transition, mais la pratique politique suit souvent un autre rythme.
Le pays est aussi ancré dans la Communauté est-africaine, qu’il a rejointe en 2016, et dans l’IGAD, l’organisation régionale d’Afrique de l’Est qui accompagne régulièrement ses dossiers de paix et d’intégration. Cela compte, car les choix de Djouba sur les taux, la monnaie et les paiements débordent désormais le cadre national. Ils touchent les échanges avec l’Ouganda, le Kenya, l’Éthiopie et, plus largement, la crédibilité financière d’un État qui cherche encore à stabiliser son architecture économique.
Le décret de Salva Kiir et le retour d’Addis Ababa Othow
Le 10 juin 2025, le président Salva Kiir a limogé Johnny Ohisa Damian de la gouvernance de la Banque du Soudan du Sud, sans donner publiquement de motif. Le décret, lu sur la télévision d’État, a nommé à sa place Addis Ababa Othow, alors premier gouverneur adjoint. Le mouvement n’a rien d’anecdotique. Il s’inscrit dans une série de remaniements rapides dans les ministères régaliens et les institutions financières du pays.
Le retour d’Addis Ababa Othow au sommet de la banque centrale n’était pas une première. Le haut fonctionnaire avait déjà occupé ce poste auparavant, ce qui montre la circulation restreinte des profils de confiance au sein de l’appareil économique sud-soudanais. Quelques jours avant la révocation, Johnny Ohisa Damian apparaissait encore en activité dans des échanges officiels sur la régulation des assurances, preuve que le décret a pris de court l’administration financière.
Ce schéma de nominations et de retraits rapides traduit une logique connue à Djouba : le centre politique arbitre en permanence entre loyauté, compétence technique et contrôle des ressources. Dans un État où la rente pétrolière structure encore l’essentiel des finances publiques, le gouverneur de la banque centrale n’est jamais seulement un technocrate. Il devient un acteur de la gestion des tensions entre Trésor, exécutif et marché des changes.
Une économie sous pression, entre recettes pétrolières et manque de cash
Le limogeage prend place dans une économie déjà sous forte contrainte. Le Fonds monétaire international a relevé, dans ses travaux récents, que la chute des recettes pétrolières, la baisse des devises disponibles et le ralentissement de l’activité avaient pesé sur la croissance, les salaires et la stabilité du budget. L’institution a aussi signalé une inflation encore très élevée et des difficultés persistantes de politique monétaire. De son côté, la Banque africaine de développement a décrit un secteur bancaire frappé par une crise de liquidités depuis la fin de 2024, avec des retraits difficiles et une confiance publique affaiblie.
Dans ce contexte, le changement de gouverneur n’est pas seulement administratif. Il touche au nerf de la vie quotidienne. Quand les billets circulent mal, les salaires publics prennent du retard, les commerçants ajustent leurs prix au jour le jour et l’économie informelle absorbe une part croissante des transactions. À Djouba comme dans plusieurs capitales régionales, le manque de cash devient un indicateur de confiance autant qu’un problème technique. Les mesures récentes pour alléger les retraits ou injecter de la liquidité montrent que le dossier reste brûlant.
Le pays reste par ailleurs exposé aux chocs venus du voisin soudanais. La guerre au Soudan a perturbé les exportations de pétrole sud-soudanais, qui passent en partie par des infrastructures dépendantes du nord. Cette vulnérabilité explique en grande partie l’ampleur des tensions monétaires. Quand les flux de brut se contractent, les recettes budgétaires reculent, les réserves en devises se raréfient et l’État compense plus difficilement ses dépenses courantes. Le problème de la banque centrale devient alors celui de tout l’édifice économique.
Ce que dit cette révocation du rapport entre pouvoir, monnaie et succession
La lecture politique du remaniement est difficile à ignorer. Les analystes cités dans la presse internationale y voient un effort de consolidation du pouvoir par Salva Kiir, dans un environnement marqué par l’incertitude sur la succession. Cette lecture gagne en poids quand on observe la fréquence des limogeages dans les postes stratégiques au cours des derniers mois. La banque centrale, le ministère des finances, les responsables de la collecte des revenus et même les postes sécuritaires ont été secoués par des mouvements répétés.
Pour la population sud-soudanaise, l’enjeu est moins la couleur d’un décret que ses effets concrets. Un gouverneur peut promettre de mieux gérer la monnaie, mais il ne crée pas à lui seul les devises, ni les paiements réguliers des fonctionnaires, ni la confiance dans les banques commerciales. En revanche, il peut peser sur la circulation du cash, sur la coordination avec le ministère des finances et sur la capacité du pays à tenir une ligne de stabilité en période de choc externe. C’est là que se joue la différence entre une simple permutation et une inflexion économique réelle.
La banque centrale sud-soudanaise a aussi un rôle institutionnel plus large. La loi et la Constitution lui confient la supervision du système bancaire, la régulation du crédit et la mise en œuvre de la politique monétaire. Dans un pays encore en construction institutionnelle, chaque changement à sa tête recompose la relation entre l’exécutif et les contre-pouvoirs techniques. C’est un signal suivi de près par les partenaires régionaux, les bailleurs et les acteurs du marché, parce qu’il donne une indication sur la priorité réelle accordée à la discipline monétaire.
Un signal régional à surveiller dans l’espace est-africain
À l’échelle continentale, le dossier sud-soudanais dépasse la seule question d’un gouverneur remplacé. Il renvoie à une interrogation plus large sur les États en sortie de conflit ou en transition prolongée : comment construire une banque centrale crédible quand la politique absorbe l’essentiel de l’arbitrage économique ? Le Soudan du Sud est membre de l’Union africaine, de l’IGAD et de la Communauté est-africaine. Sa stabilité financière a donc des effets d’entraînement sur les corridors commerciaux, les transferts des diasporas et les relations avec les banques de la région.
La suite se jouera moins dans les discours que dans les chiffres. Il faudra surveiller la discipline budgétaire, l’accès des banques au cash, l’évolution de la livre sud-soudanaise et la capacité du gouvernement à limiter le recours aux décisions improvisées. Dans l’Afrique de l’Est, où les ambitions d’intégration monétaire avancent à des rythmes inégaux, le cas sud-soudanais rappelle qu’une monnaie stable commence par une gouvernance lisible. Et, à Djouba, cette lisibilité reste encore à construire.