Quand l’aide devient plus rare que les besoins

À Djouba, la capitale du Soudan du Sud, la question n’est plus seulement de savoir qui mange aujourd’hui. Elle est de savoir qui tiendra jusqu’à la prochaine saison des pluies, et qui sera laissé de côté si les distributions s’arrêtent. Dans un pays où plus de la moitié de la population vit déjà avec une insécurité alimentaire aiguë, chaque rupture de financement transforme une crise chronique en urgence immédiate.

Le Soudan du Sud n’est pas un îlot isolé. Il appartient à l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, et à la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, dont il est membre à part entière depuis le 5 septembre 2016. Cela compte, parce que les chocs qui frappent le pays circulent déjà à l’échelle régionale : la guerre au Soudan, les déplacements de population, les routes commerciales perturbées et les pressions sur les pays voisins.

Une alerte budgétaire sur fond de faim massive

Le Programme alimentaire mondial a prévenu le 15 septembre 2026 qu’un peu plus d’un million de personnes vulnérables pourraient perdre l’accès à l’aide alimentaire et nutritionnelle d’ici octobre si de nouveaux financements ne sont pas trouvés. L’agence dit faire face à un manque de 86 millions de dollars immédiatement, puis à un besoin total de 416 millions sur six mois pour maintenir ses opérations au Soudan du Sud.

Le tableau humanitaire reste extrêmement dégradé. Selon les Nations unies et leurs partenaires techniques, 7,8 millions de personnes sont confrontées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë entre avril et juillet 2026. Parmi elles, 2,2 millions d’enfants souffrent de malnutrition aiguë, et 1,2 million de femmes enceintes ou allaitantes ont besoin d’une prise en charge nutritionnelle urgente. Ces chiffres ont été confirmés par l’analyse IPC, le cadre international de référence utilisé pour mesurer les crises alimentaires.

Le contraste est rude : le pays reste dépendant de l’assistance pour une partie importante de sa population, alors même que ses capacités logistiques diminuent. Le PAM a expliqué qu’en 2026, la chaîne d’aide se fragilise dans plusieurs zones, notamment parce que les déplacements deviennent plus coûteux et que les convois rencontrent des difficultés d’accès. À Malakal, dans l’État du Nil Supérieur, l’agence a même décrit une forte baisse des stocks prépositionnés par rapport à l’an dernier.

La guerre au Soudan pèse aussi sur Djouba

L’autre accélérateur de la crise vient du nord. Depuis le déclenchement du conflit soudanais en avril 2023, le Soudan du Sud accueille des réfugiés et des personnes de retour, tandis que des milliers de personnes franchissent la frontière chaque semaine en quête de sécurité. Le PAM parle d’environ 3 000 arrivées hebdomadaires depuis le Soudan. L’UNHCR confirme, plus largement, que des centaines de milliers de personnes sont désormais enregistrées dans l’opération régionale liée à la crise soudanaise, et que le Soudan du Sud figure parmi les pays les plus exposés aux mouvements transfrontaliers.

Ce flux ne touche pas seulement les centres de transit. Il pèse aussi sur les communautés hôtes, surtout dans les zones proches de la frontière comme Renk et dans le nord du pays. Les ménages qui recevaient déjà une aide partielle voient arriver de nouveaux déplacés, alors que l’économie locale reste fragile, que les prix alimentaires montent et que les services publics peinent à suivre. En pratique, cela crée une concurrence entre vulnérabilités : réfugiés, déplacés internes, rapatriés et familles hôtes dépendent souvent des mêmes maigres filets sociaux.

Le problème est structurel. Le pays reste très dépendant du pétrole, ce qui rend ses finances publiques sensibles aux chocs extérieurs, aux interruptions de production et à l’instabilité politique. La Banque africaine de développement rappelle que l’économie sud-soudanaise demeure fragile, fortement tributaire de l’or noir, et sous pression humanitaire continue. Autrement dit, quand l’aide baisse, il n’existe pas encore d’amortisseur national assez solide pour absorber le choc à grande échelle.

Ce que cela dit de l’Afrique de l’Est

Le Soudan du Sud illustre un risque qui dépasse ses frontières : quand les financements humanitaires se contractent en même temps que les conflits, les catastrophes climatiques et les déplacements, la crise alimentaire devient régionale. L’EAC, qui mise sur l’intégration économique et la libre circulation, se retrouve face à un paradoxe : ses États membres partagent de plus en plus les mêmes urgences, mais pas encore les mêmes capacités de réponse.

La suite dépendra de trois échéances très concrètes : la mobilisation rapide de fonds pour éviter une suspension des distributions en octobre, l’évolution de la guerre au Soudan, et la capacité de Djouba à sécuriser les couloirs humanitaires et commerciaux. Sans cela, la faim au Soudan du Sud restera moins une crise passagère qu’un test durable pour toute l’Afrique de l’Est, de la frontière soudanaise aux capitales de la région.