À Dakar, les débats sur l’immigration et le commerce de proximité se déplacent aussi sur les réseaux sociaux. Quand une critique vise une communauté entière plutôt que des actes précis, elle peut rapidement alimenter l’exclusion. Trois organisations citoyennes ont choisi de demander à la justice sénégalaise d’examiner ces discours.

Une plainte pour documenter les propos en ligne

Le collectif Naw-Lé contre le racisme, l’initiative Non à la xénophobie et le mouvement FRAPP ont annoncé le dépôt d’une plainte contre X au tribunal de grande instance de Dakar, le mercredi 28 octobre 2026. Une plainte contre X vise des auteurs qui ne sont pas encore identifiés dans la procédure.

Les organisations disent avoir suivi pendant trois mois les publications de 25 comptes, qu’elles associent à 18 personnes. Elles ont réuni des éléments sur des injures visant des communautés et des appels à la violence. Ces accusations restent à examiner : la plainte ne vaut ni constat judiciaire ni mise en cause de personnes nommément désignées.

Thierno Sokha Ndiaye, responsable de Naw-Lé, présente la démarche comme une mobilisation sénégalaise contre des discours qui, selon lui, déshumanisent les étrangers. Souleymane Guèye, membre du FRAPP, affirme que les dossiers transmis documentent des appels à la haine et demande au procureur d’agir. Il revient désormais au parquet d’apprécier les faits et les suites à leur donner.

Cette initiative intervient après une plainte déposée le 28 août par la Fédération nationale des boutiquiers pour la modernisation au Sénégal. Elle visait des vidéos appelant au boycott de commerces tenus par des Guinéens. Dans ce dossier distinct, un influenceur avait été placé sous mandat de dépôt, selon les informations rapportées au moment des faits. Les deux démarches s’inscrivent dans un même climat, mais leurs procédures ne doivent pas être confondues.

Des tensions locales, un enjeu régional

Les commerces de quartier occupent une place importante dans l’approvisionnement quotidien des habitants de Dakar et d’autres villes. Ils relient fournisseurs, détaillants et clients, dans une économie où coexistent activités formelles et informelles. Une campagne de boycott ciblant l’origine des commerçants risque donc de transformer un débat sur les prix, les produits ou les règles commerciales en soupçon collectif envers des personnes.

Les préoccupations sur le respect des normes, la concurrence ou la régularité des activités peuvent être débattues et vérifiées. Mais l’origine nationale ne permet pas, à elle seule, d’établir la responsabilité d’un commerçant. La distinction compte pour les boutiques visées, leurs employés, leurs clients et les quartiers où ces commerces font partie de la vie quotidienne.

Le sujet dépasse les relations entre Sénégalais et ressortissants guinéens. La CEDEAO, Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, organise la coopération régionale et la libre circulation des personnes et des biens. Les déplacements entre pays voisins structurent les échanges, le travail et les liens familiaux. Des propos visant une nationalité peuvent ainsi retentir au-delà du Sénégal, même si leurs effets concrets varient selon les lieux et les personnes concernées.

Des organisations sénégalaises de défense des droits humains avaient déjà alerté en 2024 sur des discours discriminatoires dans les médias et en ligne. Cette continuité invite à regarder le phénomène comme un enjeu de cohésion sociale et de responsabilité publique, sans assimiler l’ensemble des Sénégalais aux propos de quelques internautes. La société civile, les commerçants et les autorités ont des rôles différents dans la réponse.

Justice, liberté d’expression et responsabilité

La plainte place les autorités judiciaires devant une question concrète : comment qualifier des publications qui peuvent relever, selon leur contenu et leur contexte, de l’injure, de l’incitation à la haine ou d’autres infractions ? Le Code pénal sénégalais prévoit des dispositions relatives à la discrimination et aux appels dirigés contre des groupes. L’enquête devra établir les faits, leur attribution et leur portée, dans le respect des garanties prévues par la loi.

La liberté d’expression protège la critique et le débat, y compris lorsqu’ils sont vifs. Elle ne transforme pas pour autant les appels à la violence en faits anodins. À l’inverse, la lutte contre les discours de haine ne dispense pas de vérifier les preuves ni de respecter les droits des personnes mises en cause. Cette exigence est particulièrement importante en ligne, où une publication peut circuler rapidement, être partagée hors contexte ou être attribuée à tort.

Pour les habitants, l’enjeu immédiat est aussi la sécurité des personnes et des commerces, sans alimenter de représailles ou de stigmatisation supplémentaire. Pour les organisations plaignantes, la procédure doit permettre une réponse institutionnelle. Pour le parquet et les enquêteurs, elle ouvre un travail de vérification des comptes, des contenus et des responsabilités alléguées.

Une affaire à suivre dans l’espace ouest-africain

Le dépôt de la plainte ne préjuge pas d’une enquête, d’éventuelles poursuites ni d’une décision de justice. La prochaine étape dépendra de l’examen du dossier par le parquet. Il faudra notamment distinguer les propos effectivement publiés, les personnes qui les contrôlent et les infractions que les éléments peuvent étayer.

À l’échelle ouest-africaine, cette affaire rappelle que la libre circulation régionale s’accompagne d’un défi politique : préserver les échanges et la coexistence sans nier les désaccords sur l’emploi, le commerce ou l’application des règles. La réponse des institutions sénégalaises sera observée dans la région, mais son effet dépendra autant de la rigueur de la procédure que de la capacité à ne pas faire peser sur une communauté entière les actes imputés à certains individus.