Un médicament, mais surtout une question de souveraineté sanitaire

Pour des familles qui vivent avec la drépanocytose, le vrai problème ne se limite pas à la douleur des crises. Il faut aussi trouver le bon médicament, le payer, puis le retrouver au bon moment. Au Sénégal, cette réalité pèse lourd, surtout loin des grands centres. La maladie reste très présente en Afrique subsaharienne, où se concentrent près de 80 % des cas mondiaux, selon l’Organisation mondiale de la santé.

Dans ce contexte, la production locale d’un générique à base d’hydroxyurée prend une portée qui dépasse le seul laboratoire. Le produit, commercialisé sous le nom de Drepaf, est fabriqué à Mbao, dans la périphérie de Dakar, par Teranga Pharma, en partenariat avec Drep.Afrique. Ses promoteurs le présentent comme une solution locale pensée pour réduire la dépendance aux importations et améliorer l’accès à un traitement de fond recommandé contre la drépanocytose.

Le sujet touche d’abord les patients, mais il dit aussi quelque chose de plus large sur la santé publique sénégalaise. Le pays a inscrit la drépanocytose parmi les maladies non transmissibles suivies par ses services de santé, et les autorités médicales rappellent que le traitement repose sur un suivi régulier, pas seulement sur une ordonnance ponctuelle. Dans un environnement où les médicaments importés subissent les aléas logistiques, la capacité à fabriquer localement devient un enjeu de continuité des soins autant qu’un marqueur industriel.

Ce que change la production à Mbao

Drepaf existe en deux dosages. La version adulte est annoncée à 500 milligrammes. La version pédiatrique est proposée à 100 milligrammes, avec une utilisation possible chez le jeune enfant à partir de neuf mois, selon les informations publiées par les promoteurs du projet. L’objectif affiché est simple : adapter la forme galénique au terrain clinique, en particulier pour les enfants, et rendre le traitement plus maniable dans les parcours de soins.

Sur le plan économique, la différence compte. Le prix de gros annoncé est de 3 000 francs CFA pour le dosage adulte et de 1 500 francs CFA pour la version pédiatrique. Les promoteurs du produit soutiennent que certaines versions importées de la même molécule coûtent jusqu’à trois fois plus cher. Ce n’est pas un détail dans un pays où les dépenses de santé restent souvent supportées directement par les ménages. Pour une famille, quelques milliers de francs CFA peuvent faire la différence entre une prise régulière et un arrêt de traitement.

L’enjeu est d’autant plus concret que l’hydroxyurée n’est pas un médicament comme les autres. Elle réduit la fréquence des crises douloureuses, les hospitalisations et le recours aux transfusions sanguines. En d’autres termes, elle peut alléger le quotidien du patient, mais aussi désengorger les structures de santé. Or une étude publiée en 2023 a montré que, dans 13 pays francophones d’Afrique subsaharienne, 78 % des professionnels interrogés faisaient face à des ruptures fréquentes d’approvisionnement en hydroxyurée. Cette donnée confirme une fragilité structurelle du marché pharmaceutique régional.

Le cas sénégalais illustre donc une tension classique en Afrique de l’Ouest : d’un côté, la montée en compétence d’acteurs privés et associatifs locaux ; de l’autre, des chaînes d’approvisionnement encore trop dépendantes des importations. Le financement annoncé à hauteur de quatre milliards de francs CFA, soit environ 7,1 millions de dollars, et l’appui d’un partenaire technique indien montrent que l’ambition industrielle reste liée à des alliances extérieures. Cela n’enlève rien au projet. Mais cela rappelle qu’une souveraineté pharmaceutique se construit par étapes, avec des transferts de savoir-faire, des contrôles qualité et une montée en capacité progressive.

Un test pour Dakar, mais aussi pour l’Afrique de l’Ouest

Le dossier dépasse le Sénégal. Les promoteurs du médicament disent déjà travailler avec le Burkina Faso, la Guinée et la Côte d’Ivoire. Des demandes seraient également venues de la République démocratique du Congo, du Gabon et du Cameroun. Cette circulation régionale est logique. La drépanocytose ne s’arrête pas aux frontières, et les systèmes d’achat de médicaments, eux, restent souvent fragmentés. Si la production de Mbao tient ses promesses, elle pourrait servir de référence pour d’autres marchés ouest-africains, puis au-delà.

La portée continentale est claire. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que l’Afrique concentre l’essentiel du fardeau mondial de la maladie, et son bureau régional a insisté sur la nécessité de guider les pays vers des politiques de prise en charge complètes. Le Sénégal ne règle pas à lui seul le problème africain de l’accès aux traitements. Mais il montre qu’un pays peut produire localement un générique stratégique, le formuler pour les enfants, et tenter de sécuriser l’approvisionnement à partir de son propre tissu industriel.

Reste la question décisive : l’accès réel. Un traitement disponible en ville ne résout pas tout si le dépistage est tardif, si le suivi médical reste inégal et si les familles des régions éloignées peinent à rejoindre les centres spécialisés. Au Sénégal, les données sanitaires publiques et les retours de terrain montrent que la drépanocytose touche des patients suivis dans plusieurs régions, de Dakar à Kolda, avec des charges particulièrement lourdes pour les ménages modestes. La prochaine étape ne sera donc pas seulement industrielle. Elle sera aussi sanitaire, territoriale et sociale.