À Dakar, les projecteurs se tournent vers les jeunes athlètes du monde entier. Mais, dans les rues proches des sites de compétition, une question reste concrète : qui bénéficiera des investissements et de l’activité générés par les Jeux olympiques de la jeunesse ? Le rendez-vous est historique pour le Sénégal. Son héritage, lui, se mesurera aussi dans les quartiers et les emplois du quotidien.
Un rendez-vous continental, trois sites sénégalais
Depuis le 31 octobre et jusqu’au 13 novembre 2026, le Sénégal accueille les Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ), une compétition internationale destinée aux jeunes sportifs. C’est le premier événement olympique organisé sur le continent africain. Environ 2 700 athlètes sont attendus à Dakar, à Diamniadio et à Saly. L’échéance avait d’abord été fixée à 2022, avant d’être reportée à 2026 pendant la pandémie de Covid-19.
Cette édition donne au pays une visibilité sportive inhabituelle et place Dakar au centre d’un événement mondial. Elle s’inscrit aussi dans une ambition portée par des acteurs africains : accueillir davantage de grandes compétitions sur le continent, plutôt que d’en rester seulement le public ou le vivier de talents. Pour les jeunes Sénégalais, les Jeux peuvent rapprocher des disciplines, des athlètes et des parcours souvent peu visibles dans les médias.
Mais la portée du rendez-vous dépasse le sport. Le Sénégal appartient à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui rassemble des pays voisins autour d’enjeux économiques et politiques communs. La réussite logistique de Dakar peut renforcer l’expérience régionale d’accueil de grands événements. Elle ne garantit toutefois pas, à elle seule, que les investissements profitent durablement aux habitants.
Des retombées discutées dans les quartiers
Dans le quartier de La Médina, à Dakar, l’artisan cordonnier Mamadou Wadji affirme avoir dû quitter son atelier familial en septembre pour permettre l’extension d’un stade lié aux Jeux. Il dit avoir été relogé avec d’autres artisans dans une école inachevée, derrière un marché. Son témoignage met en lumière un enjeu souvent moins visible que les cérémonies : les effets des travaux sur les activités déjà présentes autour des infrastructures.
« Nous, la population en général, et particulièrement ceux du secteur informel, nous devions être les premiers à en bénéficier. Malheureusement, cela n’a pas été le cas », déplore-t-il. Ce récit individuel ne permet pas, à lui seul, de mesurer l’ampleur des déplacements ni les compensations accordées. Il pose néanmoins une question centrale : les commerçants et artisans touchés ont-ils accès à des solutions adaptées et à une part des nouvelles opportunités ?
Le gouvernement sénégalais a annoncé une contribution de 36 milliards de francs CFA à l’organisation. Les documents officiels détaillent plusieurs enveloppes et postes de dépenses ; un bilan final permettra de distinguer les coûts directement liés aux Jeux des travaux qui resteront utiles après leur clôture. Le résumé des montants disponible ne suffit pas à confirmer séparément les 11,3 milliards de francs CFA attribués à la rénovation des infrastructures sportives. Ce chiffre doit donc être présenté avec prudence.
Les autorités et les organisateurs défendent la perspective d’un héritage durable, notamment par des initiatives de formation et de volontariat. Ces programmes peuvent donner de l’expérience à des jeunes. Leur portée dépendra cependant du nombre de participants, de la qualité des formations et de leur débouché après les Jeux. Un événement court ne crée pas automatiquement des emplois stables.
La jeunesse attend des effets mesurables
Le débat se déroule alors que les ménages font face au coût de la vie et que l’accès à l’emploi reste difficile. La Banque africaine de développement estime le chômage des jeunes Sénégalais à 23,6 % en 2025, selon l’indicateur qu’elle retient. Ce taux ne décrit pas à lui seul la diversité des situations : une part importante de l’activité se déroule dans l’économie informelle, où les revenus et la protection sociale sont souvent moins prévisibles.
Les contraintes ne pèsent pas de la même façon sur tout le monde. Les petites activités de quartier peuvent subir directement les chantiers ou les changements de circulation. Les entreprises capables de répondre aux marchés de l’événement peuvent, elles, saisir de nouveaux contrats. Et si les visiteurs se concentrent autour des sites, les retombées risquent de rester inégalement réparties entre Dakar, Diamniadio, Saly et les autres régions.
Pour Momar Assane Diouf, entrepreneur engagé en faveur de la baisse du coût de la vie, les dépenses consacrées aux Jeux auraient pu répondre à des besoins plus immédiats, comme le pouvoir d’achat. Cet argument relève d’un arbitrage public réel : financer un événement et ses équipements, ou affecter davantage de ressources à d’autres priorités. Il n’y a pas de comparaison complète sans connaître le coût final, les recettes, les financements partenaires et les dépenses qui auraient eu lieu même sans les Jeux.
Une étudiante, Paulina Netinan Nodjibougada, résume le décalage ressenti par certains jeunes : « Il y a trop de problèmes, trop de difficultés dans les familles. Même si c’est un événement important, nous avons nos propres soucis qui ne sont pas réglés. » La réussite symbolique des Jeux ne fait donc pas disparaître les préoccupations quotidiennes. Elle coexiste avec elles.
Après la compétition, le test de l’héritage
Le Sénégal joue ici une carte de représentation autant que de sport. La tenue des premiers JOJ africains peut contribuer à renforcer les compétences locales en organisation, en accueil et en gestion d’équipements. Elle peut aussi nourrir les échanges entre jeunes athlètes du continent et du reste du monde. Mais ces bénéfices resteront difficiles à apprécier sans données publiques sur les dépenses, les contrats locaux, les emplois créés et l’utilisation future des sites.
Le bilan social devra également prendre en compte les personnes affectées par les travaux, notamment les travailleurs indépendants et les acteurs de l’économie informelle. À Dakar comme dans les autres villes hôtes, la question ne sera pas seulement de savoir si les équipements ont été livrés à temps. Il faudra vérifier s’ils restent accessibles, entretenus et utiles aux habitants après le 13 novembre.
À l’échelle de la CEDEAO et de l’Union africaine, cette édition offre un précédent pour la capacité du continent à organiser des compétitions internationales. Le défi est désormais de relier cette visibilité à des retombées vérifiables. Pour les Sénégalais, la trace durable des Jeux dépendra moins de leur seule image que de ce qu’ils laisseront aux jeunes, aux quartiers et aux activités locales.