La Teranga mise à l’épreuve par les écrans
Au Sénégal, l’hospitalité n’est pas qu’un mot. C’est une norme sociale, une image nationale, et parfois un outil diplomatique. Mais cette réputation se heurte aujourd’hui à une autre réalité : des messages hostiles visant des communautés étrangères circulent de plus en plus sur les réseaux sociaux, et plusieurs organisations de défense des droits humains disent voir la ligne rouge se rapprocher.
Le sujet dépasse la simple querelle d’opinion. Dans un pays de la CEDEAO, où la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement ont été posés dès 1979, stigmatiser les étrangers revient aussi à fragiliser un principe régional de longue date. Cette circulation n’est pas un détail technique : elle structure le commerce, le travail, les mobilités familiales et une partie de l’économie urbaine ou frontalière en Afrique de l’Ouest.
Des alertes venues de la société civile et des organes d’autorégulation
À Dakar, le Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie dans les médias a publiquement mis en garde, le 16 juillet 2026, contre la médiatisation de propos xénophobes visant des communautés étrangères établies au Sénégal. L’instance a rappelé que la liberté de la presse ne peut servir de prétexte à la propagation de la xénophobie, du racisme ou de l’intolérance.
Quelques semaines plus tard, la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme, la Ligue sénégalaise des droits humains et Amnesty International Sénégal ont, à leur tour, alerté sur une montée de discours anti-étrangers relayés dans les médias et sur les réseaux sociaux. Elles ont demandé d’éviter les expulsions collectives et de traiter les situations au cas par cas, dans le respect des normes internationales.
Ces prises de position ont un point commun : elles ne nient pas les difficultés liées aux migrations irrégulières, aux fraudes documentaires ou à certains trafics. Elles refusent simplement le raccourci qui transforme des problèmes réels en soupçon généralisé contre des nationalités entières. C’est là que la tension devient politique : l’alerte sécuritaire, quand elle déborde, peut se muer en stigmatisation publique.
Le cadre sénégalais existe, mais sa mise en œuvre reste décisive
Le Sénégal n’est pas dépourvu d’outils juridiques. Son code pénal réprime les injures visant un groupe en raison de son origine, lorsqu’elles ont pour but d’exciter la haine entre citoyens ou habitants. Le pays dispose aussi d’une loi sur la cybercriminalité qui vise notamment les contenus racistes ou xénophobes diffusés en ligne. Autrement dit, le problème n’est pas l’absence de règle, mais la capacité à faire respecter ces règles avec mesure et constance.
Le cadre administratif suit, lui aussi, une trajectoire plus organisée. Le gouvernement travaille depuis mai 2026 à la validation d’un Mécanisme national d’orientation sur les migrations, élaboré avec plus de cinquante institutions. Ce travail montre que l’État sénégalais cherche à mieux coordonner l’accueil, le séjour, le retour et l’orientation des personnes migrantes. Dans ce contexte, les discours de rejet brouillent le message public et compliquent l’action des services concernés.
Il faut aussi rappeler un point simple : au Sénégal, la question migratoire touche à la fois les centres urbains, les zones de transit, les ports, les quartiers commerçants et les communes où s’installent des travailleurs venus de la sous-région. Les effets d’une parole hostile ne sont donc pas abstraits. Ils peuvent peser sur des familles, sur des petits commerces, sur la vie de quartier et, plus largement, sur les relations entre Sénégalais et résidents étrangers. Cette réalité vaut aussi pour les Sénégalais installés hors du pays, qui dépendent en retour d’un climat de respect pour leurs propres droits.
Ce que cette séquence dit du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest
Dans la région, le Sénégal occupe une place particulière. Le pays est à la fois une porte d’entrée atlantique, un espace de mobilité pour les travailleurs ouest-africains et un État régulièrement cité pour sa stabilité institutionnelle. Lorsque des discours xénophobes gagnent en visibilité, ce n’est pas seulement l’image d’un pays qui se brouille. C’est aussi l’équilibre entre souveraineté, circulation régionale et cohésion sociale qui se retrouve sous pression.
L’enjeu continental est clair. L’Union africaine pousse depuis des années l’idée d’une Afrique plus mobile, plus intégrée et moins enfermée par les frontières héritées. La libre circulation, qu’elle soit ouest-africaine ou continentale, repose sur une condition politique simple : accepter que les mobilités soient encadrées sans être diabolisées. Quand un pays comme le Sénégal laisse se banaliser des discours hostiles, il envoie un signal contradictoire à toute la région.
La suite dépendra moins des déclarations que de la capacité des institutions à agir vite et avec cohérence. Les médias sont appelés à éviter l’amplification. Les plateformes restent un maillon sensible, car la viralité transforme une phrase isolée en récit collectif. Et l’État devra arbitrer entre fermeté juridique, pédagogie publique et protection du vivre-ensemble. Au fond, le test n’est pas seulement celui de la sécurité ou de la régulation. C’est celui d’une société capable de corriger ses tensions sans renoncer à sa propre idée de la dignité.