À Dakar, une ambition internationale rencontre une mémoire nationale encore vive

La bataille pour la succession d’António Guterres ne se joue pas seulement à New York. Au Sénégal, elle ravive une question plus lourde encore : quel espace un ancien chef d’État conserve-t-il, dans le débat public, lorsque son nom reste associé à des violences politiques et à des demandes de justice non refermées ? Dans ce dossier, la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies se heurte à une contestation intérieure très structurée.

Le sujet dépasse aussi le seul cas sénégalais. Le prochain secrétaire général sera désigné selon une procédure formelle lancée par le Conseil de sécurité, puis soumise à l’Assemblée générale, avec un mandat de cinq ans renouvelable une fois. L’échéance institutionnelle est bien installée : la procédure a été enclenchée au printemps 2026 et les discussions publiques avec les candidats ont déjà commencé.

Une candidature africaine, mais sans front national uni

Macky Sall a été officiellement nommé candidat le 2 mars 2026 par le Burundi, alors président en exercice de l’Union africaine. L’ancien président sénégalais, au pouvoir de 2012 à 2024, met en avant son expérience internationale et son passage à la tête de l’Union africaine entre février 2022 et février 2023. Mais cette lecture panafricaine ne suffit pas à produire un consensus, y compris sur le continent.

À Addis-Abeba, Dakar a d’ailleurs pris ses distances. Une note verbale relayée par la presse publique sénégalaise a indiqué que l’État sénégalais n’avait ni soutenu ni initié cette candidature. Dans la même séquence, la diplomatie sénégalaise a précisé ne pas avoir été associée aux démarches menées au nom de Macky Sall. Cette clarification a pesé lourd, car elle a signalé que l’appui du pays d’origine n’était pas acquis.

La campagne de l’ancien président se déroule en même temps qu’un débat plus large sur la représentativité au sommet de l’ONU. Plusieurs États plaident pour une première femme secrétaire générale, et des candidatures féminines sont déjà en lice. Dans ce contexte, Macky Sall n’est pas seulement un candidat africain ; il est aussi l’un des noms placés dans une compétition mondiale très politisée.

Les victimes des violences politiques rappellent le coût humain

Au Sénégal, la contestation la plus nette vient des collectifs de victimes et de proches de personnes tuées lors des manifestations entre 2021 et 2024. Leurs organisations rejettent l’idée qu’un ancien président, jugé responsable d’une répression politique, puisse obtenir sans débat le soutien officiel de Dakar pour diriger l’ONU. Cette ligne de fracture est ancienne, mais elle s’est ravivée avec le retour de Macky Sall à Dakar pour une audience avec le président Bassirou Diomaye Faye.

Les bilans humains avancés sur cette période varient selon les sources, mais les organisations de défense des victimes parlent de plusieurs dizaines de morts. Pour prudence, ce point doit être attribué : les collectifs et plusieurs médias africains évoquent un nombre élevé de victimes, sans qu’un comptage unique fasse consensus dans l’espace public au moment où cette candidature revient au premier plan. Le sujet reste donc autant judiciaire que mémoriel.

Dans ce climat, les prises de parole sont nettes. Des représentants des familles des martyrs considèrent que la visite de Macky Sall à Dakar est un signal douloureux, tandis que des responsables de la majorité présidentielle issue de Pastef dénoncent une forme de mépris pour les victimes. La charge est politique, mais elle dit aussi autre chose : le nouveau pouvoir sénégalais ne peut pas soutenir mécaniquement la candidature de son prédécesseur sans tenir compte de sa base militante et des familles touchées.

Ce que change cette affaire pour l’État sénégalais

Le président Bassirou Diomaye Faye se trouve dans une position délicate. D’un côté, la diplomatie sénégalaise a intérêt à préserver ses relations avec les grandes organisations multilatérales. De l’autre, le pouvoir issu de l’alternance de 2024 a construit une grande part de sa légitimité sur la promesse de rupture avec les pratiques du cycle précédent. Soutenir la candidature de Macky Sall reviendrait, pour beaucoup de Sénégalais, à mettre la mémoire politique au second plan.

Cette tension est d’autant plus sensible que la candidature n’a pas été portée par une unanimité africaine. Lors du sommet de l’Union africaine de février 2026, plusieurs États se sont opposés à l’idée d’un appui continental automatique, et la presse africaine a indiqué que vingt pays figuraient parmi les opposants à l’endossement recherché par le camp Sall. En clair, l’argument de la “voix de l’Afrique” ne suffit pas à masquer les rapports de force réels entre capitales africaines.

Pour les familles des victimes, l’enjeu est plus concret encore. Elles redoutent qu’une candidature prestigieuse puisse réécrire le récit des dernières années du pouvoir sans jugement public sur les faits dénoncés. Pour l’exécutif sénégalais, la question devient celle de la cohérence : soutenir un ancien chef de l’État accusé de répression pourrait fragiliser le message de justice porté depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko.

Une bataille diplomatique qui résonne bien au-delà du Sénégal

La séquence actuelle dit quelque chose de plus large sur l’Afrique de l’Ouest et sur l’Union africaine. Les États y défendent souvent leurs intérêts de court terme tout en parlant au nom du continent. Mais dans les faits, les candidatures aux postes multilatéraux révèlent des divisions nationales, des rivalités régionales et des arbitrages très politiques. Le cas Macky Sall montre qu’une carrière internationale ne se construit plus seulement dans les salons diplomatiques ; elle se joue aussi devant l’opinion du pays d’origine.

Le calendrier ajoute de la pression. Le Conseil de sécurité doit formaliser l’examen des candidatures, tandis que le débat public à l’ONU se poursuit avec les auditions et les échanges entre États membres. Le verdict final viendra plus tard, à New York, mais le rapport de force se lit déjà à Dakar. Et c’est peut-être là la vraie portée de cette affaire : rappeler qu’en Afrique comme ailleurs, la légitimité internationale commence souvent par la manière dont un pays traite sa propre mémoire.