Dans le sud-est du Sénégal, l’or artisanal fait vivre des milliers de personnes, mais une partie de cette activité échappe aux règles et aux statistiques publiques. La question est désormais concrète : comment protéger celles et ceux qui travaillent sur les sites, tout en faisant entrer davantage d’or dans les circuits déclarés ?

Dans le sud-est, organiser les sites sans couper les revenus

Le Sénégal a placé l’or au cœur de sa stratégie minière, à mesure que de nouveaux projets industriels avancent. Mais l’activité artisanale suit une autre logique. Elle repose sur des travailleurs mobiles, des réseaux locaux et des revenus quotidiens. Pour les ménages de Kédougou et de Tambacounda, les règles nouvelles pèseront donc directement sur l’accès aux sites et aux moyens de subsistance.

Le défi dépasse les frontières sénégalaises. Les zones aurifères se trouvent dans un espace ouest-africain où circulent travailleurs, acheteurs et marchandises. La CEDEAO, communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest, constitue le cadre régional de coopération. Toutefois, la formalisation dépend d’abord de la capacité de l’État sénégalais à proposer des lieux accessibles et des démarches applicables sur le terrain.

Le secteur n’est pas entièrement clandestin. L’orpaillage est une activité légale au Sénégal, mais certaines exploitations et transactions échappent aux autorisations et au contrôle. Cette distinction compte : une politique efficace doit réduire les pratiques illégales sans assimiler tous les orpailleurs à des trafiquants.

Sept couloirs pilotes et un objectif fixé à 2029

Le 3 novembre 2026, à Dakar, les ministères des Mines et des Forces armées ont signé un protocole pour aménager et sécuriser sept couloirs d’orpaillage dans les régions de Kédougou et de Tambacounda. Le partenariat doit durer deux ans. Trois sites seront réalisés en priorité à Kédougou, selon le ministre des Mines, Cheikhou Oumar Seck. L’Agence de presse sénégalaise a rapporté ces éléments, également repris par le média régional Madar.

Le gouvernement vise la formalisation d’au moins la moitié des acteurs d’ici à la fin de 2029 et une meilleure traçabilité de l’or. À terme, il prévoit 35 couloirs, dont dix pilotes. Les espaces envisagés, d’environ un kilomètre carré chacun, pourraient comprendre des forages, de l’énergie solaire, des toilettes, des lieux de prière et des espaces de restauration. Des crèches sont aussi annoncées pour faciliter le travail des femmes et mieux protéger les enfants.

Cette démarche s’appuie sur une opération d’identification lancée en 2026. En septembre, les services régionaux des mines ont annoncé l’enrôlement de 10 000 orpailleurs et la délivrance de cartes numérisées à Kédougou et Tambacounda. Selon l’APS, ces cartes doivent permettre d’identifier les travailleurs et de réserver l’accès aux sites officiels à leurs détenteurs. L’enrôlement concerne aussi les orpailleurs étrangers présents dans ces régions.

Le ministère des Forces armées doit apporter une expertise technique pour délimiter et sécuriser les espaces. Cette présence peut faciliter les travaux, mais elle ne suffira pas à assurer l’adhésion des travailleurs. La réussite dépendra aussi de la concertation avec les communautés, de la transparence sur les critères d’accès et de la possibilité de vendre l’or légalement à des conditions viables.

Traçabilité, recettes publiques et conditions de travail

La formalisation répond à plusieurs enjeux à la fois. Pour les autorités, des volumes mieux enregistrés peuvent élargir les recettes de l’État et des collectivités territoriales. Pour les travailleurs, des sites aménagés peuvent limiter certains risques, notamment les éboulements et l’exposition aux substances toxiques. Mais ces bénéfices restent des objectifs annoncés : ils dépendront de l’application réelle des normes et de la qualité des équipements.

Un rapport de l’ONG SWISSAID estime que 36 à 41 tonnes d’or auraient quitté clandestinement le Sénégal entre 2013 et 2022, pour une valeur évaluée entre 2,38 et 2,71 milliards de dollars. Ces estimations portent sur une période passée et ne constituent pas un comptage direct de chaque exportation. Elles donnent néanmoins une indication de l’écart possible entre production réelle et volumes passant par les circuits officiels. Des médias sénégalais ont également relayé ces résultats.

Les données publiques montrent l’importance de distinguer l’or déclaré de l’or artisanal non recensé. Pour 2024, le rapport de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), mécanisme de publication des données sur les revenus extractifs, recense 354 715 onces d’or, soit environ 11 tonnes. Le chiffre provient des déclarations du secteur industriel et ne mesure pas toute la production artisanale.

Le défi quotidien se joue donc à l’échelle des sites. Si une carte devient une condition d’accès, les travailleurs doivent pouvoir s’enregistrer sans frais ou déplacements prohibitifs. Si les couloirs sont trop éloignés des zones d’exploitation, leur fréquentation risque de rester faible. Et si les acheteurs officiels proposent des prix ou des délais moins favorables que les circuits parallèles, la traçabilité pourrait progresser sur le papier sans détourner les ventes informelles.

Une filière industrielle en expansion, un équilibre à construire

Le développement artisanal intervient alors que l’exploitation industrielle s’élargit. La mine de Boto, dans la région de Kédougou, a produit son premier lingot en septembre 2025, selon son opérateur, le groupe marocain Managem. Le ministère sénégalais répertorie aussi plusieurs projets aurifères en développement. Cette croissance ne remplace pas l’orpaillage : elle crée plutôt deux réalités économiques différentes, avec des entreprises structurées d’un côté et des travailleurs souvent indépendants de l’autre.

Pour les populations des régions minières, les retombées dépendront de la répartition des revenus, de l’accès à l’emploi et de la protection des terres et des cours d’eau. Le ministre a cité la pollution de la Falémé parmi les préoccupations liées aux activités clandestines. La réglementation devra donc concilier sécurité, activité économique et préservation de l’environnement, sans faire porter tout le coût de la transition aux travailleurs artisanaux.

La prochaine étape sera de vérifier le calendrier des sept premiers couloirs, leur ouverture effective et le nombre de personnes enregistrées. À l’échelle ouest-africaine, l’enjeu est également de suivre si une meilleure traçabilité au Sénégal peut contribuer à limiter les flux transfrontaliers non déclarés. Le résultat se mesurera moins au nombre de cartes distribuées qu’à la part d’or réellement vendue et déclarée, ainsi qu’aux conditions de travail sur les sites.