Dans le nord-ouest du Nigeria, la faim n’est plus un choc isolé

À Kware, dans l’État de Sokoto, une famille peut voir un enfant rechuter dans la malnutrition sans que cela surprenne personne. Ce n’est pas un accident de parcours. C’est le signe d’un système de protection devenu trop fragile pour absorber à la fois la hausse des prix, l’insécurité et la baisse des revenus.

Le nord-ouest nigérian vit depuis des années avec des violences armées, des déplacements de population et des marchés perturbés. Dans cette zone, Sokoto, Katsina, Kebbi et Zamfara restent parmi les États les plus exposés. Les organisations humanitaires y décrivent une crise silencieuse, moins visible que l’insurrection du nord-est, mais tout aussi lourde pour les ménages pauvres.

Une crise locale amplifiée par des chocs venus de loin

Le cœur du sujet est simple : quand le carburant monte, tout monte. Les transports, les denrées, les intrants agricoles, puis le panier alimentaire. En mars 2026, l’inflation annuelle du Nigeria était encore mesurée à 15,4 %, après avoir nettement baissé par rapport à 2024, mais les prix alimentaires restaient sous pression. Le Fonds monétaire international relie ce rebond aux prix mondiaux du carburant et des aliments.

Le lien avec le Moyen-Orient tient surtout à l’énergie. L’UNICEF estime que jusqu’à 23,4 millions d’enfants supplémentaires pourraient basculer dans la pauvreté monétaire d’ici la fin de 2026 à cause des effets économiques de la guerre au Moyen-Orient, notamment la hausse des prix et les perturbations maritimes. L’agence précise qu’au moins 80 % de ces enfants se trouveraient en Afrique et en Asie.

Pour le Nigeria, le choc extérieur arrive sur un terrain déjà abîmé. La Banque mondiale indique que le pays traverse une stabilisation macroéconomique incomplète, avec une pauvreté largement répandue, une inflation persistante et de fortes disparités régionales. Le FMI ajoute qu’en 2025, la pauvreté nationale atteignait 63 % et que 27 millions de Nigérians avaient été confrontés à l’insécurité alimentaire à l’automne 2025.

Ce que disent les chiffres, et ce qu’ils cachent

Le chiffre le plus marquant est celui de la Banque mondiale : 139 millions de Nigérians sont désormais pauvres ou menacés de pauvreté. Ce niveau éclaire la vulnérabilité des familles du nord-ouest. Une hausse même modeste du coût du carburant suffit à faire basculer un ménage dans la dette, à réduire les repas, puis à retarder les soins pour un enfant malade.

Les États du nord ne partent pas tous du même point, mais ils convergent vers les mêmes fragilités : insécurité rurale, accès difficile aux soins, pression sur les marchés locaux et dépendance forte à l’économie informelle. L’UNICEF estime qu’en 2026, 8,4 millions de personnes, dont 5 millions d’enfants, auront besoin d’une aide humanitaire dans le nord-est, le nord-ouest et le nord-centre du Nigeria. Dans le nord-ouest, les groupes armés et les violences communautaires ont déjà déplacé près de 1,4 million de personnes.

Cette pression a des effets très concrets. Quand le revenu d’un chauffeur, d’un commerçant ou d’un petit agriculteur recule, la première variable d’ajustement est souvent l’alimentation. Les ménages achètent moins cher, moins souvent, ou renoncent à des aliments plus nutritifs. Dans les centres de santé, cela se traduit par davantage de rechutes, de traitements interrompus et de cas graves qui arrivent trop tard.

Le poids des réformes de Bola Tinubu

Les réformes économiques engagées par le président nigérian Bola Tinubu ont changé les équilibres budgétaires, mais elles ont aussi durci la vie quotidienne. La suppression des subventions sur les carburants et la dépréciation du naira ont participé à la hausse du coût de la vie, comme l’ont relevé le FMI et plusieurs analyses officielles et para-officielles. Le gouvernement a choisi de corriger des déséquilibres anciens, mais la facture sociale reste visible dans les villes comme dans les campagnes.

À Sokoto, le problème n’est pas seulement monétaire. Il est aussi logistique. Quand les routes sont moins sûres, quand les fermes produisent moins, quand les marchés se tendent et que les aides humanitaires se raréfient, les prix montent vite et redescendent lentement. C’est particulièrement dur pour les familles nombreuses, pour les femmes qui portent la charge alimentaire du foyer et pour les enfants de moins de cinq ans, les plus exposés à la malnutrition aiguë.

Le gouvernement fédéral a bien lancé des distributions d’aide alimentaire et nutritionnelle à Sokoto en février 2026, mais ces réponses restent ponctuelles face à une crise structurelle. Le WFP avertit d’ailleurs que les besoins augmentent plus vite que les ressources disponibles et que les enfants sont parmi les plus exposés dans le nord du pays.

Une alerte nigériane, mais aussi ouest-africaine

Ce dossier dépasse le seul Nigeria. Dans l’espace CEDEAO, la flambée des prix du carburant et des denrées touche des économies très intégrées, où les frontières commerciales restent poreuses et les ménages très dépendants des importations. Quand l’un des géants régionaux vacille, les effets se répercutent sur les flux, les prix et les politiques publiques de ses voisins.

Il faut donc surveiller trois fronts. D’abord, l’évolution des prix mondiaux de l’énergie et du transport maritime. Ensuite, la capacité du gouvernement nigérian à amortir ses réformes par des filets sociaux plus efficaces. Enfin, la saison de soudure dans le nord, période où les stocks diminuent et où les ménages pauvres basculent plus facilement dans la faim. Dans le nord-ouest nigérian, la sécurité alimentaire n’est plus un indicateur abstrait. C’est une mesure directe de la stabilité sociale.