Une bataille pour des mégawatts fiables, pas seulement pour des actifs
Au Nigeria, la question de l’électricité ne se résume pas à produire plus. Elle consiste surtout à produire de façon prévisible, à payer les centrales à temps et à raccorder cette énergie à un réseau encore fragile. C’est dans ce contexte qu’un nouvel acteur venu du Golfe entre sur la scène africaine de la production indépendante, avec un pari simple : financer des actifs déjà en service plutôt que miser uniquement sur des projets longs et risqués.
Le groupe ePointZero, branche énergie de 2PointZero Group, a annoncé le 31 août 2026 qu’il rachèterait 90 % d’Azura Power Holdings. L’opération est structurée avec la société nigériane Amaya Capital, qui garde 10 % du capital. Le montant n’a pas été rendu public et la transaction reste soumise aux autorisations réglementaires habituelles.
Ce choix n’a rien d’anecdotique pour le marché nigérian. Le pays a renforcé son cadre juridique avec l’Electricity Act 2023, tandis que le ministère fédéral de l’Énergie et le régulateur NERC cherchent à clarifier les rôles entre fédération et États. Abuja pousse aussi la décentralisation du secteur, signe qu’un marché plus ouvert se dessine, mais sans effacer les goulets d’étranglement historiques.
Azura, un modèle africain de production privée adossé à des contrats longs
Azura Power n’est pas un débutant. Le groupe exploite 752 mégawatts en service ou en phase de mise en service, répartis entre le Nigeria, le Sénégal et le Mozambique. Son portefeuille comprend Azura-Edo, une centrale à gaz de 461 MW près de Benin City, Tobene au Sénégal avec 116 MW, et CTRG au Mozambique avec 175 MW. Le groupe indique aussi un pipeline de développement supplémentaire de plus de 1,3 gigawatt.
Au Nigeria, Azura-Edo a une importance particulière. La centrale est décrite par l’entreprise comme le premier grand projet IPP financé sur une base de projet dans le pays, avec un contrat d’achat d’électricité de long terme signé avec le Nigerian Bulk Electricity Trading. C’est précisément ce type de montage qui rassure les investisseurs : les flux sont plus lisibles, les recettes sont contractuelles et le risque de marché est partiellement amorti par le cadre de garantie.
Cette logique explique l’intérêt d’ePointZero. Le communiqué du 31 août présente Azura comme une plateforme panafricaine d’IPP, dotée de flux de trésorerie résilients et d’une équipe expérimentée. En clair, le groupe émirati n’achète pas seulement des turbines ; il achète une présence opérationnelle sur plusieurs marchés, avec une base industrielle et réglementaire déjà éprouvée.
L’historique d’Azura montre aussi le rôle déterminant des bailleurs multilatéraux et des investisseurs africains. Le projet nigérian a bénéficié du soutien d’institutions comme la Banque mondiale, l’IFC, la British International Investment, la DFC américaine et la FMO néerlandaise. Africa50 a également été partie prenante du développement d’Azura. Ce mélange de capitaux publics, privés et africains illustre le mode de financement que le continent mobilise pour contourner la faiblesse des bilans souverains.
Ce que cette acquisition change pour le Nigeria, et ce qu’elle dit du continent
Le fonds de la question reste le même : l’Afrique subsaharienne concentre encore l’essentiel du déficit mondial d’accès à l’électricité, avec plus de 560 millions de personnes sans courant selon la Banque mondiale en juin 2026. Les données de la même institution montrent que la région porte encore la part la plus lourde des besoins. Dans ce paysage, les IPP sont devenus un levier central, car ils peuvent mobiliser des capitaux sans alourdir directement la dette publique.
Le cas nigérian est emblématique. Le pays dispose d’un marché vaste, d’une demande industrielle forte et d’un potentiel gazier important. Mais le secteur électrique reste contraint par la faiblesse du transport, les retards de paiement et la fragmentation institutionnelle. Les réformes récentes veulent corriger cela, sans garantie de résultat rapide. Pour les ménages, l’enjeu est concret : plus de courant stable, donc moins de groupes électrogènes. Pour les entreprises, c’est la différence entre une production intermittente et une activité planifiable.
Dans cette transaction, Amaya Capital conserve 10 % d’Azura Power. Ce détail compte. Il montre qu’un capital africain reste au cœur du dispositif, même quand l’actionnaire de contrôle vient du Golfe. C’est une configuration de plus en plus fréquente : l’argent, la technologie, les garanties et la connaissance du terrain circulent entre acteurs africains, moyen-orientaux et multilatéraux, avec le Nigeria comme plateforme de référence en Afrique de l’Ouest.
La portée régionale est nette. Azura opère déjà au Sénégal et au Mozambique, ce qui relie l’opération à l’Afrique de l’Ouest et à l’Afrique australe, au-delà du seul marché nigérian. Dans le contexte de la Mission 300, portée par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement pour accélérer l’accès à l’électricité sur le continent, l’entrée d’un nouvel investisseur de taille dans une plateforme multinationale n’a rien d’un fait isolé. Elle signale plutôt une compétition nouvelle pour des actifs électriques africains jugés bancables, rentables et stratégiques.
Reste la question la plus concrète : la vente sera-t-elle simplement un changement d’actionnaire, ou bien un accélérateur de capacité installée, de nouveaux raccordements et d’une meilleure fiabilité du réseau ? C’est là que se jouera la valeur réelle du dossier pour Abuja, pour les industriels nigérians et, plus largement, pour les marchés électriques africains qui cherchent encore leur équilibre entre souveraineté énergétique, capitaux privés et accès universel.