À Abuja, le fer redevient un sujet de stratégie industrielle

Dans la capitale nigériane, Abuja, le débat n’est plus seulement celui des sous-sols. Il porte sur la capacité du Nigeria à transformer ses minerais en usines, en emplois et en acier local. C’est là que se joue désormais une partie discrète, mais décisive, de la diversification économique du pays.

Le Nigeria dispose d’un potentiel ferrifère important, évalué par son ministère de la Sidérurgie à plus de 3 milliards de tonnes. Les autorités rappellent aussi que le secteur minier reste encore très en retrait dans l’économie nationale, avec une contribution inférieure à 1 % du PIB selon le NEITI, l’organisme public de transparence des revenus extractifs.

Cette faiblesse explique l’orientation actuelle d’Abuja : attirer des partenaires capables de financer non seulement la mine, mais aussi la transformation locale. Le ministère fédéral de la Sidérurgie explique vouloir convertir les ressources minières en acier semi-fini et fini, afin de réduire la dépendance aux importations industrielles.

Dans ce cadre, l’arrivée répétée d’acteurs chinois n’a rien d’anecdotique. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large, déjà visible dans d’autres pays africains, où la Chine ne se contente pas d’acheter du minerai : elle investit dans les chaînes de valeur, les infrastructures et les capacités de transformation.

Des projets encore fragiles, mais révélateurs d’un basculement

Le 17 août 2026, Macro Metals a annoncé un protocole d’accord non contraignant pour céder son projet d’Agbaja, dans l’État de Kogi, à RSIN Nigeria Limited pour 5,67 millions de dollars. Le dossier porte sur la vente de KCM Mining Limited, société qui détient l’actif, et il doit encore franchir l’étape d’un contrat définitif.

Agbaja n’est pas un gisement ordinaire. Les documents de marché évoquent une ressource probable de 205 millions de tonnes à 45,7 % de teneur, et une étude exploratoire de 2022 projetait une production moyenne d’environ 500 000 tonnes de billettes d’acier par an sur 25 ans. Mais le projet a peiné à avancer, ce qui a poussé le groupe australien à envisager son retrait.

RSIN Nigeria Limited est présentée comme liée à des capitaux chinois. Ce point compte, car il confirme une tendance observée ailleurs dans la sidérurgie nigériane. En 2025, le ministère fédéral de la Sidérurgie a indiqué que la société chinoise Sinomach-HE était associée à Chart & Capstone Integrate Ltd pour une aciérie de 2,5 milliards de dollars dans l’État de Kogi. Le même ministère a aussi confirmé que Stellar Steel Company comptait parmi ses soutiens financiers RSIN Group et Galaxy Group, deux groupes chinois, pour un projet de 450 millions de dollars dans l’État d’Ogun.

Autre signal important : Abuja a aussi engagé des discussions avec des partenaires chinois pour la relance d’Ajaokuta Steel Company, le grand complexe sidérurgique public de Kogi. Le ministère de l’Information et de l’Orientation nationale a indiqué que ces échanges s’inscrivent dans un effort plus large de remise en route des actifs historiques du secteur. Ajaokuta, longtemps symbole d’un projet industriel inachevé, reste au cœur des attentes de la filière.

Ce que cette poussée chinoise dit du Nigeria, et de l’Afrique de l’Ouest

Pour Abuja, le vrai enjeu n’est pas de compter les annonces, mais de faire émerger une industrie viable. Tant que les projets restent au stade des protocoles, le pays ne capte qu’une partie limitée de la valeur. Les emplois formels, les services logistiques, l’énergie, le rail et les équipements industriels restent alors plus lents à venir que les communiqués d’intention.

Le secteur a pourtant une marge de progression claire. La note du NEITI sur les minerais solides souligne que la filière a contribué à moins de 1 % du PIB en 2023, tandis que le ministère de la Sidérurgie insiste sur l’ampleur du marché intérieur, avec près de 10 milliards de dollars d’utilisation annuelle de l’acier. Autrement dit, le Nigeria consomme déjà beaucoup plus d’acier qu’il n’en produit localement.

Le dossier prend aussi une dimension régionale. Dans l’espace CEDEAO, où le Nigeria est la première économie et l’un des principaux marchés industriels, toute percée dans l’acier peut irriguer la construction, l’automobile, l’énergie et les infrastructures de la sous-région. À l’inverse, un énième échec prolongerait la dépendance aux importations et aux projets pilotes sans effet d’entraînement.

La comparaison avec Simandou, en Guinée, est utile à ce titre. Le projet guinéen, entré en production en 2025 avec l’appui de consortiums où figurent des intérêts chinois, montre qu’un mégaprojet minier ne prend de la valeur que s’il s’adosse à des corridors logistiques et à une stratégie claire de sortie du statut de simple fournisseur de minerai. Le Nigeria observe ce précédent de près, mais il part d’une logique différente : ici, la bataille porte autant sur le fer que sur la sidérurgie elle-même.

Reste donc une question simple, mais centrale : les capitaux chinois au Nigeria serviront-ils à exporter du minerai, ou à bâtir une chaîne industrielle locale ? La réponse dépendra de la capacité d’Abuja à verrouiller les contrats, à imposer la transformation sur place et à faire converger mines, énergie, rail et port. C’est à cette condition que le fer nigérian cessera d’être une promesse pour devenir un outil de puissance économique.