Quand la sécurité devient un champ de bataille politique

À Niamey, la sécurité n’est plus seulement une affaire de soldats, de drones et de barrages. Elle est aussi devenue un langage politique, utilisé pour désigner des ennemis extérieurs, resserrer le pouvoir et souder le camp du pouvoir autour d’une lecture souverainiste de la crise. Dans un Niger toujours exposé aux attaques de groupes armés dans l’ouest et l’est du pays, cette bataille du récit pèse autant que les opérations sur le terrain.

Le contexte régional compte tout autant. Le Niger a quitté la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, le 29 janvier 2025, avec le Mali et le Burkina Faso. Dans le même mouvement, les trois pays du Sahel central ont aussi engagé leur retrait de la Cour pénale internationale. Ce double décrochage réduit les cadres de coopération et de contrôle qui reliaient encore Niamey à ses voisins et aux institutions régionales.

Les accusations de Tiani, et ce qu’elles révèlent

Le 27 juillet 2026, Abdourahamane Tiani, chef de l’État nigérien depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, a accordé un long entretien à la presse d’État. Il y a accusé la France d’avoir orchestré des attaques terroristes au Niger, en particulier contre l’aéroport international Diori Hamani de Niamey, et d’avoir formé des combattants liés au JNIM, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, une coalition armée affiliée à Al-Qaïda. Il a aussi mis en cause d’autres pays européens, ainsi que certains voisins ouest-africains, sans fournir de preuves publiques.

Ces accusations s’inscrivent dans une ligne déjà connue. Depuis son arrivée au pouvoir, le général Tiani présente la crise sécuritaire comme le produit d’ingérences extérieures, et non comme le seul résultat de l’implantation durable de groupes jihadistes, des fragilités frontalières et des tensions locales. Cette lecture politique n’annule pas les faits de violence sur le terrain, mais elle déplace la responsabilité vers l’extérieur.

Sur le plan factuel, l’attaque de l’aéroport de Niamey du 18 juin 2026 a bien eu lieu. Elle a été revendiquée par le JNIM, et le gouvernement nigérien a parlé de 13 morts, dont 11 membres des forces de sécurité et deux civils, ainsi que 22 assaillants tués. Reuters a également rapporté que l’aéroport et la base militaire attenante avaient été visés. Une autre attaque avait déjà touché le même complexe plus tôt dans l’année, cette fois attribuée à la branche locale de l’État islamique au Sahel.

Le problème, ici, n’est pas seulement le nombre de morts. C’est la fragilité persistante d’infrastructures censées symboliser l’État. Quand un aéroport militaire et civil devient une cible répétée, le message est clair : les groupes armés cherchent à montrer qu’ils peuvent frapper le cœur logistique et sécuritaire de la capitale. Pour les habitants, cela alimente l’inquiétude. Pour l’appareil d’État, cela nourrit l’argument de l’exception sécuritaire.

Un pouvoir consolidé, une transition prolongée

Le même moment politique explique aussi la fermeté du discours. En mars 2026, Abdourahamane Tiani a prêté serment comme président de transition, sans élection. Human Rights Watch estime que cette étape a consolidé son emprise sur le pouvoir. L’organisation a aussi documenté, depuis un an, la dissolution de tous les partis politiques, la suspension de dizaines d’organisations de la société civile et la détention de journalistes en vertu d’une loi large sur la cybercriminalité.

Le cas de Mohamed Bazoum reste central dans cette lecture. L’ancien président élu est détenu depuis le coup d’État de juillet 2023, avec son épouse, sans jugement. Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a conclu, dans ses avis, que leur détention était arbitraire, faute de base légale et de recours effectif devant un juge. Cette situation pèse sur l’image du Niger, mais aussi sur la confiance interne dans l’idée même de transition.

Autre signal politique fort : en juin 2026, Niamey a notifié son retrait du Statut de Rome de la CPI, avec le Mali et le Burkina Faso. Ce choix ferme un peu plus l’espace de redevabilité internationale. Pour la junte, c’est une affirmation de souveraineté. Pour les défenseurs des droits humains, c’est un recul supplémentaire pour les victimes de crimes graves.

Ce que cela change au Niger, et au Sahel

Dans la vie quotidienne, les effets sont très concrets. À Niamey, la population subit une insécurité diffuse, des restrictions de l’espace public et une parole officielle de plus en plus polarisée. Dans les zones rurales de Tillabéri, de Tahoua ou du sud-est, la pression armée reste, elle, beaucoup plus directe : attaques, déplacements, menaces contre les communautés et économie locale fragilisée. Le pays lutte contre plusieurs foyers jihadistes à la fois, du JNIM à l’État islamique au Sahel, sans compter Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest dans certaines zones.

Le départ de la CEDEAO a aussi un effet institutionnel. Il éloigne le Niger des mécanismes politiques et judiciaires ouest-africains, au moment même où la région a besoin de canaux de dialogue pour contenir les crises transfrontalières. En pratique, cela complique la coopération, brouille les règles pour les citoyens et renforce la logique de blocs rivaux au Sahel.

Reste enfin la portée continentale. Le cas nigérien montre jusqu’où peut aller une transition militaire quand elle combine discours de rupture, fermeture des contre-pouvoirs et désengagement des cadres régionaux. Il illustre aussi une tendance plus large au Sahel : la sécurisation du pouvoir au nom de la guerre contre les groupes armés, avec des effets directs sur les libertés, la justice et la circulation régionale. Ce dossier sera à suivre à travers trois repères : l’évolution de la coopération sécuritaire, la situation de Bazoum et des autres détenus, et la capacité du Niger à sortir d’une transition sans calendrier électoral crédible.