Former une élite scientifique sans laisser la base éducative à l’arrêt

Au Niger, la question n’est pas seulement de savoir combien d’élèves brillent au sommet. Elle est aussi de savoir comment un système scolaire fragilisé peut produire, sur la durée, des profils capables de porter l’énergie, l’agriculture, le numérique et la santé publique. Dans un pays où les besoins en compétences augmentent vite, la réponse passe désormais par quelques collèges scientifiques publics, conçus comme des filières d’excellence dans la capitale, Niamey, et dans deux grands pôles régionaux, Tahoua et Zinder.

Ce choix intervient alors que le Niger reste confronté à une pression démographique très forte. Les Nations unies situent la population du pays à 27 millions d’habitants environ en juillet 2024, avec une progression qui devrait encore s’accélérer dans les années à venir. Pour l’éducation, cette dynamique se traduit par une demande massive de salles de classe, d’enseignants et de parcours qualifiants, dans un système déjà sous tension.

Un concours, des résultats, puis un chantier d’État

Le samedi 25 juillet 2026, la ministre de l’Éducation nationale, Elisabeth Shérif, a lancé à Niamey la troisième édition du concours d’entrée aux collèges scientifiques. Selon le ministère, 1 432 candidats se sont présentés pour l’année académique 2026-2027. Tous avaient obtenu au Certificat de fin d’études du premier degré, le CFEPD, une moyenne d’au moins 9 sur 10. Ce filtre place ces établissements au croisement de l’excellence scolaire et d’une sélection nationale assumée.

Le dispositif est récent. Le premier collège scientifique a ouvert à Sorey, dans Niamey, le 9 décembre 2024. Deux autres ont suivi à Tahoua et Zinder. En avril 2026, le Premier ministre Ali Mahamane Lamine Zeine a présidé le lancement des travaux de construction des infrastructures définitives des trois établissements. Le projet est donc déjà passé du symbole à la phase d’ancrage matériel.

Les autorités mettent en avant des résultats scolaires jugés encourageants. L’Agence nigérienne de presse rapporte que, pour la première promotion, 38 élèves ont obtenu une moyenne annuelle d’au moins 18 sur 20, 48 ont dépassé 17 sur 20 et 35 ont atteint au moins 16 sur 20. Aucun n’est descendu sous 14 sur 20, selon la ministre. Ces chiffres, s’ils se confirment sur la durée, montrent qu’un encadrement plus serré peut faire émerger des performances élevées chez des collégiens nigériens.

Mais cette réussite ponctuelle arrive dans un contexte nettement moins favorable. Les effectifs des filières scientifiques sont passés d’environ 77 000 à 55 000 élèves entre 2020 et 2022, selon les données citées par l’ANP. Le recul est sensible au moment où le pays veut justement élargir son vivier de techniciens, d’ingénieurs et de chercheurs.

Une réponse ambitieuse, mais encore très limitée face à l’ampleur du besoin

Le Niger n’est pas isolé dans cette recherche d’excellence scientifique. Le Burkina Faso a, lui aussi, multiplié les lycées scientifiques dans ses régions depuis 2017, dans une logique de montée en compétences soutenue par le Projet d’amélioration de l’accès et de la qualité de l’éducation, le PAAQE. L’initiative burkinabè couvre un territoire plus large. Le Niger, lui, n’en est qu’au début d’un maillage territorial.

Le contraste est frappant : trois collèges scientifiques pour un pays vaste, jeune et très peuplé. L’enjeu n’est pas seulement de produire quelques lauréats. Il s’agit de savoir si un système d’élite peut irriguer le reste du secondaire, améliorer l’image des disciplines scientifiques et créer des vocations dans les régions, pas seulement dans la capitale. Dans un pays où la scolarisation reste inégale, la question de l’accès compte autant que celle de la sélection.

Les indicateurs disponibles rappellent la fragilité de la base. Le Tableau de bord social 2025 de l’Institut national de la statistique du Niger fait état d’un taux brut de scolarisation au primaire de 65,8 % en 2024, contre 68,5 % en 2023. L’UNESCO, pour sa part, signale des taux d’achèvement du premier cycle du secondaire encore faibles, avec 17,1 % chez les garçons et 14,8 % chez les filles. La Banque mondiale estime aussi que plus de la moitié des enfants de 7 à 16 ans ne sont pas scolarisés. Ces données convergent vers la même idée : l’excellence ne peut tenir seule si la base reste instable.

Dans ce contexte, les collèges scientifiques jouent un double rôle. Ils servent d’abord à retenir des élèves brillants dans les matières dites de base, souvent absorbées ailleurs par des parcours moins exigeants. Ils servent aussi à envoyer un signal politique : l’État nigérien veut investir dans le savoir scientifique au moment où son économie cherche à mieux valoriser ses ressources, de l’énergie à l’agriculture en passant par les mines et les services.

Ce que cela dit du Niger, du Sahel et de l’agenda africain

Le sujet dépasse les murs de quelques établissements scolaires. Dans le Sahel, les pays sont confrontés à une même équation : une population jeune, des finances publiques contraintes, des systèmes éducatifs irréguliers et une demande croissante de compétences techniques. Le Niger, membre de l’Alliance des États du Sahel, cherche ainsi à faire coexister deux impératifs souvent opposés : former une élite nationale rapidement et maintenir un horizon de service public pour le plus grand nombre.

La portée continentale est claire. À l’échelle de l’Union africaine, les ambitions de développement industriel, de souveraineté technologique et de transformation agricole reposent sur des systèmes éducatifs capables de produire des ingénieurs, des chercheurs, des enseignants et des cadres. Le cas nigérien montre qu’un pays sahélien peut tenter une politique d’excellence dans un environnement contraint. Mais il rappelle aussi qu’aucun îlot de réussite ne remplacera une réforme d’ensemble du primaire au secondaire.

Le prochain test se jouera sur deux plans. D’abord, la capacité de l’État à finir les infrastructures annoncées et à maintenir l’encadrement promis. Ensuite, sa faculté à articuler ces collèges à une stratégie éducative plus large, qui renforce les filières scientifiques dans tout le pays. Si ces deux dimensions avancent ensemble, le Niger pourra transformer un symbole en politique durable. Si elles se séparent, l’excellence restera confinée à quelques parcours d’exception.