Une centrale attendue pour sortir du tout-hydraulique

Au Mozambique, l’électricité reste un sujet de sécurité économique. Quand la pluie se fait rare, la facture se tend, les barrages souffrent et les ménages comme les entreprises paient la note. C’est dans ce contexte que la centrale thermique à gaz de Temane doit compter, non comme un projet symbolique, mais comme une pièce d’équilibre du système électrique national.

Le pays cherche depuis plusieurs années à diversifier une production longtemps dominée par l’hydroélectricité. En 2025, la production hydraulique a reculé de 30,7 %, à 11,2 millions de MWh, sous l’effet d’un épisode El Niño et d’un mauvais régime pluviométrique dans le bassin du Zambèze, selon le bilan économique annuel du gouvernement. À l’inverse, la production thermique a mieux résisté, avec 3,1 millions de MWh sur la même période. Cette dépendance aux aléas climatiques explique l’attention portée aux centrales au gaz, notamment à Temane, dans la province d’Inhambane.

Temane, un dossier industriel devenu test de crédibilité

Le projet de Temane a été lancé en 2022 comme une centrale à gaz à cycle combiné de 450 MW, destinée à injecter de l’électricité dans le réseau national et à alimenter un axe de transport vers Maputo. La structure du projet repose sur Central Térmica de Temane, détenue à 85 % par Mozambique Power Invest et à 15 % par Sasol Africa, avec Globeleq, EleQtra et Electricidade de Moçambique dans l’actionnariat de MPI. Le coût total initial du projet a été estimé à environ 624 millions de dollars, avec des financements de l’IFC, de la DFC américaine et de l’OPEC Fund.

Le chantier devait aussi verrouiller un maillon stratégique plus large : une ligne de transport de 563 kilomètres entre Temane et Maputo, présentée par l’Agence internationale de l’énergie comme une brique du futur réseau de liaison entre le sud, le centre et le nord du pays. Cette ligne ne peut toutefois fonctionner à plein qu’avec la centrale. Le retard de Temane bloque donc une infrastructure plus vaste que le seul site industriel.

Le gouvernement mozambicain a approuvé, lors de sa 27e session ordinaire, un paquet de mesures de sauvetage pour relancer le projet et mobiliser des ressources supplémentaires afin d’achever les travaux. À ce stade, les montants précis, les concessions accordées et le nouveau calendrier n’ont pas été rendus publics dans le communiqué de séance. Cette décision marque un tournant : l’État ne laisse plus le chantier suivre sa dérive initiale sans reprise en main.

Retards, cyclone et changement d’entreprise

Temane accumule les contretemps depuis le début du chantier. L’Agence internationale de l’énergie note que la construction a commencé en 2022, mais que le projet a été retardé par le cyclone tropical Filipo en mars 2024. Le président Daniel Chapo a ensuite évoqué, en avril 2025, un horizon de remplacement de turbines d’environ deux ans. Le dossier s’est encore compliqué avec la rupture du contrat de l’entreprise espagnole TSK, chargée de la conception et de la construction, puis l’arrivée d’un nouveau contrat avec le groupe turc ENKA en décembre 2025.

Le nouvel accord signé avec ENKA porte sur 158,5 millions de dollars et prévoit 23 mois de travaux. Dans l’état actuel des informations disponibles, cela place une mise en service commerciale au plus tôt vers novembre 2027, sans compter le temps nécessaire à la fabrication et à l’installation des turbines de remplacement. En pratique, le projet est donc encore loin de sa pleine capacité opérationnelle.

Ce décalage a des effets en chaîne. La centrale n’est pas seulement une usine de production. Elle conditionne aussi la montée en puissance d’un gaz mozambicain déjà extrait dans la zone de Pande et Temane, exploité par Sasol et la compagnie nationale des hydrocarbures. Elle retarde également la valorisation d’accords industriels et énergétiques pensés pour alimenter le marché local et la région de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe.

Ce que Temane change pour Maputo, Inhambane et la région

Pour l’État, l’enjeu dépasse la production d’électricité. Temane doit sécuriser une offre pilotable, c’est-à-dire disponible à la demande, à un moment où la sécheresse fragilise les barrages et où la demande urbaine croît. Pour EDM, la compagnie publique d’électricité, c’est aussi un levier pour réduire les importations d’urgence et mieux stabiliser l’approvisionnement des centres urbains et industriels. Pour les ménages, cela signifie moins de coupures. Pour les entreprises, cela veut dire moins d’interruptions et des coûts de production plus lisibles.

À Inhambane, le chantier pèse aussi sur l’économie locale. Les emplois de construction, les contrats de sous-traitance et les services liés au chantier dépendent d’un calendrier enfin stabilisé. Mais dans le même temps, la lenteur du projet retarde les retombées promises aux communautés de la zone, tandis que les turbines détruites par la tempête devront être remplacées par des unités fabriquées en Allemagne, ce qui ajoute une contrainte industrielle hors du contrôle direct de Maputo.

Le retard de Temane bloque également l’exportation vers le Botswana, avec laquelle un accord portant sur 100 MW avait été annoncé en 2022. Cette dimension régionale est importante. Le Mozambique ne cherche pas seulement à produire pour lui-même. Il veut aussi devenir un fournisseur d’électricité plus fiable dans l’espace de la SADC, où les interconnexions et les échanges énergétiques restent décisifs pour amortir les déficits nationaux. Le dossier Temane touche donc à la fois la souveraineté énergétique, l’industrialisation et la crédibilité contractuelle du pays.

Une étape de plus dans la transition énergétique mozambicaine

Le Mozambique continue de construire son modèle énergétique autour d’un double axe : l’hydraulique, encore dominant, et le gaz naturel, présenté comme une énergie de transition et de stabilisation du réseau. L’Agence internationale de l’énergie rappelle que le pays produisait 19 559 GWh d’électricité en 2022, dont 83 % issus de l’hydroélectricité. Cette structure explique la sensibilité extrême du système aux chocs climatiques.

Dans ce cadre, Temane a une portée continentale plus large. Le projet montre qu’un gisement gazier ne suffit pas à garantir une centrale opérationnelle. Il faut encore coordonner financement, ingénierie, logistique, gouvernance contractuelle et résistance aux aléas climatiques. Pour l’Afrique australe, il rappelle aussi qu’une transition énergétique crédible ne se décrète pas par communiqué. Elle se construit, avec des infrastructures solides, des délais maîtrisés et des choix industriels tenus jusqu’au bout. Le Mozambique veut désormais reprendre cette main-là, depuis Maputo jusqu’à Inhambane.