Un chantier qui change de logique

Au Mozambique, les grands chantiers énergétiques ont souvent avancé loin des entreprises nationales. Cette fois, le signal est différent : autour de Mphanda Nkuwa, l’idée n’est plus seulement de produire de l’électricité, mais aussi de faire travailler un tissu d’entrepreneurs mozambicains dès les premières étapes. C’est un enjeu concret pour Maputo, mais aussi pour les provinces qui vivent trop souvent les mégaprojets sans en capter la valeur.

Le sujet dépasse le barrage lui-même. Dans un pays où l’accès à l’électricité progresse encore de manière inégale, chaque grand projet se juge désormais à deux critères : la capacité installée, mais aussi la part laissée aux PME, aux services locaux et à l’emploi qualifié. C’est précisément sur ce terrain que Mphanda Nkuwa est observé de près.

Le cadre national et régional

Mphanda Nkuwa s’inscrit dans la trajectoire d’un pays qui veut devenir un fournisseur net d’énergie en Afrique australe. Le Mozambique dispose déjà d’un atout majeur avec Cahora Bassa, l’un des plus grands barrages hydroélectriques du continent, situé lui aussi sur le Zambèze, dans la province de Tete. Le nouveau projet se place à environ 60 kilomètres en aval de cet ouvrage historique, sur le même fleuve.

À l’échelle régionale, l’enjeu est clair. La Banque mondiale estime que l’Afrique australe fait face à un déficit d’environ 10 000 MW, ce qui pèse sur l’industrie, les services et la desserte des ménages. Dans ce contexte, un grand site comme Mphanda Nkuwa n’est pas seulement un projet national. Il devient une pièce du marché électrique régional, au sein de la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC.

Le montage retenu reflète cette ambition. Le consortium chargé du développement réunit EDF, TotalEnergies et Sumitomo Corporation, aux côtés de l’État mozambicain à travers Electricidade de Moçambique et Hidroeléctrica de Cahora Bassa. Les partenaires ont signé un accord de développement conjoint en décembre 2023, avec une répartition annoncée à 70 % pour le consortium et 30 % pour les opérateurs publics mozambicains.

Les faits : des fournisseurs locaux entrent dans le jeu

Le 16 juillet 2026, des entrepreneurs mozambicains ont signé leurs premiers accords de prestation de services liés au futur barrage, lors d’une cérémonie organisée par la structure de développement du projet. Ces contrats ne lancent pas encore le chantier principal, mais ils ouvrent une première porte aux sociétés locales dans la chaîne de valeur.

L’information arrive au moment où le gouvernement a renforcé son arsenal juridique. En mai 2026, le Parlement mozambicain a approuvé une loi sur le contenu local, présentée par les autorités comme un instrument destiné à accroître la participation des entreprises et des travailleurs nationaux dans les grands projets, notamment dans le pétrole et le gaz. Même si Mphanda Nkuwa relève de l’hydroélectricité, la logique est la même : faire en sorte que les grands investissements laissent davantage de capacité économique sur place.

Le chantier lui-même reste d’une ampleur exceptionnelle. La puissance visée est de 1 500 MW. Le coût total du projet, selon des documents de la Banque mondiale, dépasse 5 milliards de dollars pour la première phase et le volet transmission. L’institution indique que son appui passera surtout par des garanties destinées à réduire le risque politique et financier pour les investisseurs privés. La Banque africaine de développement, elle aussi, travaille à un mécanisme de réduction des risques.

Le volet transmission est décisif. Les partenaires envisagent une ligne d’environ 1 300 kilomètres pour acheminer l’électricité vers les centres industriels et vers les pays voisins. Autrement dit, Mphanda Nkuwa ne se limite pas à produire des mégawatts : il doit aussi s’insérer dans une architecture de transport sans laquelle l’électricité reste prisonnière du site de production.

Ce que cela change pour l’économie mozambicaine

La première conséquence est industrielle. Si les contrats locaux se multiplient, les PME mozambicaines peuvent gagner en expérience sur des segments où elles sont souvent absentes : maintenance, logistique, services techniques, fourniture de biens, restauration collective, sécurité, génie civil léger. La confédération patronale mozambicaine a d’ailleurs signé en juillet 2026 un protocole avec l’office du projet pour renforcer le contenu local, former les PME et soutenir l’entrepreneuriat féminin.

La seconde conséquence est politique. Le président Daniel Chapo a fait du contenu local un sujet de souveraineté économique. En promulguant et en poussant cette nouvelle loi, le pouvoir envoie un message aux investisseurs : les grands projets restent ouverts, mais ils devront laisser une place plus nette aux acteurs nationaux. Pour l’État, l’enjeu est aussi fiscal et social : transformer les mégaprojets en emplois, en sous-traitance et en compétences durables.

La troisième conséquence concerne les territoires. Tete et les zones traversées par la future infrastructure ne verront pas seulement passer une centrale et une ligne électrique. Elles seront aussi confrontées à des besoins en formation, en accès au foncier, en compensation, en sécurité et en suivi environnemental. La qualité de la concertation locale pèsera autant que la vitesse de construction. C’est souvent là que se joue la différence entre un grand projet annoncé et un projet réellement intégré à l’économie locale.

Une portée qui dépasse le Mozambique

Pour l’Afrique australe, Mphanda Nkuwa est un test. La région cherche à sécuriser ses approvisionnements, à réduire les coupures et à mieux connecter ses réseaux. Si le projet aboutit dans les délais annoncés, avec une mise en service visée pour 2031, il renforcera la position du Mozambique comme exportateur régional d’électricité. Il complétera aussi la stratégie du pays, qui avance en parallèle sur le gaz du bassin du Rovuma et sur de nouveaux projets solaires.

À l’échelle continentale, l’affaire illustre un tournant plus large : les bailleurs et les gouvernements parlent de plus en plus de “dé-risquage” pour attirer le capital privé dans les infrastructures énergétiques. Mais la vraie question, pour les pays africains, reste la même : qui construit, qui fournit, qui possède et qui bénéficie ? Mphanda Nkuwa répond partiellement à cette question en plaçant enfin des entreprises mozambicaines au début de la chaîne. La suite dira si cette ouverture reste symbolique ou devient un modèle.