À Maputo, la bataille du gaz se joue désormais autant dans les comptes que sur les chantiers
Au Mozambique, l’enjeu n’est plus seulement d’extraire du gaz. Il faut aussi prouver, ligne par ligne, combien il en coûte réellement avant que l’État n’encaisse sa part. Dans un secteur où les contrats sont complexes et les montants élevés, le contrôle des dépenses déclarées comme récupérables devient une arme de souveraineté économique pour Maputo.
Cette séquence intervient alors que le pays tente de transformer le bassin du Rovuma, au nord, en moteur de recettes, d’emplois et d’infrastructures. Les projets concernés se trouvent dans la province de Cabo Delgado, une région où l’industrie gazière avance dans un environnement encore marqué par l’insécurité et par la méfiance autour du partage des bénéfices. Le Mozambique reste membre de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, qui observe de près la stabilité de ce corridor énergétique stratégique.
L’État mozambicain serre la vis sur les coûts récupérables
L’Instituto Nacional do Petróleo, le régulateur pétrolier mozambicain, a lancé un appel d’offres pour recruter un cabinet chargé d’auditer les dépenses déclarées comme récupérables par les opérateurs des deux plus grands projets gaziers du pays. L’audit couvrira l’Area 1 pour les exercices 2025 et 2026, ainsi que l’Area 4 pour 2024, 2025 et 2026. Ces zones concentrent l’essentiel des réserves gazières du Rovuma, évaluées par l’institution à environ 180 Tcf, soit 180 000 milliards de pieds cubes.
Les coûts récupérables correspondent aux dépenses qu’un opérateur peut imputer sur les revenus du projet avant le partage avec l’État. Autrement dit, plus ces coûts sont élevés, plus la part publique peut arriver tard. C’est pourquoi leur vérification est l’un des points les plus sensibles des contrats pétroliers et gaziers. Le nouvel audit vise donc à sécuriser les recettes futures, mais aussi à réduire les contestations entre Maputo et les concessionnaires.
L’initiative repose sur un changement juridique récent. Le 3 juin 2026, la loi n° 8/2026 a élevé l’INP au rang d’Autorité de régulation pétrolière et lui a donné davantage de pouvoirs de supervision, d’inspection et de sanction. Le gouvernement a présenté ce texte comme un moyen de renforcer la transparence et de maximiser les bénéfices nationaux tirés des ressources pétrolières et gazières.
Dans les faits, cette montée en puissance institutionnelle change l’équilibre avec les opérateurs. L’État mozambicain ne se contente plus de suivre les dépenses déclarées. Il affirme désormais vouloir les vérifier plus tôt, avec des outils plus contraignants. Ce mouvement est important, car les recettes attendues du gaz doivent servir à la fois les finances publiques, les importations d’énergie, les routes, l’électricité et une dette souveraine encore sous pression.
Un vieux contentieux fiscal, sur fond de reprise industrielle et d’attentes régionales
Le nouveau contrôle financier arrive après un différend déjà bien installé avec TotalEnergies autour du projet Mozambique LNG, en Area 1. Un audit mené pour le gouvernement mozambicain aurait relevé un écart d’environ 2 milliards de dollars entre les dépenses réclamées au titre de la période de force majeure et celles qui pouvaient être vérifiées. Dans la même affaire, des dépenses préliminaires d’un peu plus de 5 milliards de dollars auraient été présentées, avec seulement environ 60 % de documentation jugée exploitable par le cabinet mandaté. Ces éléments restent attribués à cet audit et n’ont pas été publiquement détaillés par le gouvernement.
Le calendrier renforce la portée de cette séquence. En janvier 2026, TotalEnergies a annoncé la reprise complète des activités de Mozambique LNG à Afungi, avec une première livraison de gaz naturel liquéfié attendue en 2029. Le projet était à environ 40 % d’avancement à ce moment-là, selon l’entreprise. En parallèle, ExxonMobil a indiqué en septembre 2026 que ses partenaires de l’Area 4 avaient attribué 1,1 milliard de dollars de contrats de pré-investissement pour Rovuma LNG Phase 1. Ces chiffres montrent que les grands projets du bassin du Rovuma sont revenus au centre de la stratégie industrielle mozambicaine.
Pour le Mozambique, l’enjeu est double. D’un côté, les grands projets peuvent attirer des devises, soutenir la balance commerciale et renforcer la place du pays comme futur fournisseur régional de gaz. De l’autre, le souvenir des violences à Cabo Delgado, l’exigence de sécurité autour des sites industriels et la sensibilité politique du partage des revenus imposent une discipline budgétaire plus ferme. Le contrôle des coûts devient donc un sujet de confiance publique, autant qu’un sujet technique.
À l’échelle continentale, le dossier dépasse le seul Mozambique. Il illustre une question désormais centrale pour plusieurs producteurs africains : comment attirer des capitaux lourds sans perdre la maîtrise des bases fiscales des projets ? Le cas mozambicain parle aussi aux États qui s’appuient sur le gaz pour financer la transition énergétique, les réseaux électriques et l’industrialisation. La suite dépendra de deux échéances : la conclusion de l’audit lancé par l’INP et la poursuite, sans nouvel à-coup, de la reprise des projets d’Afungi et de l’Area 4.