Un projet solaire qui dit beaucoup de la nouvelle méthode mozambicaine
À Maputo, la question n’est plus seulement de connecter davantage de foyers. Elle est aussi de savoir qui finance, construit et exploite les nouvelles centrales. Dans un pays où le taux d’accès à l’électricité a presque doublé depuis 2018, l’arrivée d’un producteur privé sur le site de Manje, dans la province de Tete, montre que la transition énergétique mozambicaine change de rythme et de méthode.
Le Mozambique avance dans un cadre régional bien identifié. Il appartient à la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, où l’intégration électrique passe aussi par les échanges d’énergie et les infrastructures de transport. Dans ce paysage, les centrales solaires ne sont pas un geste symbolique. Elles servent à diversifier un mix encore dominé par l’hydraulique et à réduire la pression sur le réseau, surtout dans les zones où la demande progresse vite.
Manje, un dossier lancé en 2022 et repris dans le cadre de PROLER
Le projet de Manje remonte à novembre 2022, quand les autorités mozambicaines ont lancé la préqualification pour deux centrales solaires photovoltaïques de 30 MWac chacune, l’une à Manje, l’autre à Chimbunila. Le processus relevait du programme PROLER, pour « Promotion des appels d’offres d’énergies renouvelables », un dispositif piloté par le ministère des Ressources minérales et de l’Énergie, à travers l’autorité de régulation ARENE.
PROLER n’est pas un simple guichet de projets. Le programme a été conçu avec l’appui de l’Union européenne et de l’AFD, l’Agence française de développement, pour préparer des dossiers bancables, réduire les risques techniques et environnementaux, puis attribuer les projets par appels d’offres compétitifs. Son ambition initiale porte sur environ 120 MW de solaire et d’éolien répartis sur plusieurs sites, avec des projets de taille moyenne, typiquement entre 30 et 60 MW.
Selon les documents du programme et les annonces publiques relayées par les institutions mozambicaines, Manje fait partie des projets structurants identifiés dès le départ. Une publication de l’AFD rappelle que l’idée est de créer un cadre « juste et attractif » pour l’investissement privé dans les renouvelables, tout en soutenant l’électrification du pays.
JCM Power entre donc sur le marché mozambicain dans ce cadre. Le groupe a annoncé avoir remporté le projet de Manje, mais sans détailler le montant de l’investissement ni le calendrier des travaux. L’absence de ces précisions n’est pas anecdotique : dans les grands projets électriques, le financement, le calendrier et les garanties d’achat conditionnent souvent la vitesse réelle de mise en service.
Ce que change l’arrivée d’un nouvel opérateur privé
Sur le papier, l’intérêt du projet est clair. Le Mozambique cherche à sécuriser sa trajectoire vers l’accès universel à l’électricité d’ici 2030. Le National Energy Compact du pays indique que le taux d’accès est passé de 31 % en 2018 à 60,1 % en 2024. Le même document fixe un cap exigeant : 100 % d’accès en 2030, ce qui suppose encore des millions de nouvelles connexions et des financements massifs.
La centrale de Manje s’inscrit aussi dans une stratégie plus large de montée en puissance du solaire. Le Compact prévoit d’augmenter la capacité photovoltaïque installée de 98 MW en 2024 à 303 MW en 2032. Ce n’est pas un détail technique. C’est le signe que le solaire passe d’un rôle d’appoint à celui d’outil de planification nationale.
Pour l’État mozambicain, l’enjeu est double. D’abord, attirer des capitaux privés pour accélérer des projets que le budget public ne peut pas porter seul. Ensuite, produire de l’électricité à un coût compétitif pour la compagnie nationale EDM et, à terme, pour les ménages et les entreprises. Le mécanisme des enchères, défendu par PROLER, vise précisément à faire baisser les tarifs grâce à la concurrence entre investisseurs.
Pour les habitants de Tete, la retombée attendue est plus concrète encore. Une centrale solaire ne règle pas à elle seule les problèmes de distribution, de raccordement ou de qualité du service. Mais elle peut renforcer l’offre sur le réseau et alléger les tensions dans les zones qui connaissent une croissance de la demande, notamment autour des centres urbains et des corridors économiques. Le bénéfice sera donc plus immédiat pour les usages connectés au réseau que pour les villages encore éloignés des lignes principales.
Le chantier dit aussi quelque chose du rapport de force dans la région. Le Mozambique veut rester un acteur énergétique du sud du continent. Le Compact souligne que le pays entend conserver un rôle d’exportateur d’électricité en Afrique australe, grâce à ses interconnexions et à la montée en puissance de son parc de production. Dans cette perspective, chaque mégawatt solaire ajouté au réseau compte, non seulement pour l’accès interne, mais aussi pour la place du pays dans la SADC.
Une séquence à suivre au-delà de Manje
Manje n’est donc pas un projet isolé. Il fait partie d’une séquence plus large où le Mozambique teste sa capacité à transformer des annonces d’appels d’offres en centrales effectivement construites. L’IEA relève que PROLER organise des enchères pour des projets de 30 à 60 MW et qu’il s’agit désormais d’un des instruments centraux de développement des renouvelables connectées au réseau.
Le prochain point à surveiller sera donc l’exécution. Les précédents de la région montrent qu’entre la désignation d’un lauréat, la clôture financière et la mise en service, le temps peut s’allonger. Au Mozambique, le défi ne se limite pas à signer des contrats. Il faut encore sécuriser les financements, finaliser les accords d’achat d’électricité, tenir les délais de construction et garantir l’intégration au réseau.
Pour le continent, le signal est important. De plus en plus de pays africains cherchent à faire entrer le privé dans la production électrique sans renoncer à la maîtrise publique du cadre. Le Mozambique illustre cette voie intermédiaire : un État qui planifie, des bailleurs qui réduisent le risque, et des opérateurs qui prennent en charge la réalisation. Si Manje avance au rythme annoncé, le projet renforcera une idée simple : la transition électrique africaine se jouera autant dans la qualité des appels d’offres que dans la capacité à les exécuter.