Au Maroc, la surveillance numérique ne se limite plus à l’intrusion dans un téléphone. Elle peut aussi passer par un appareil offert, une caméra dissimulée ou un accès installé dans les réseaux de télécommunication. C’est l’image d’un système coordonné que dessine le nouveau rapport d’Amnesty International, publié le 1er octobre 2026.

L’enquête s’appuie sur le témoignage d’un ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), le service marocain chargé du renseignement intérieur, désigné sous le pseudonyme de « Safir ». Elle croise ce récit avec des documents internes, des données de ciblage et des analyses techniques menées avec le réseau Forbidden Stories.

Une mécanique de surveillance qui dépasse Pegasus

Le logiciel espion Pegasus occupe une place centrale dans le dossier. Développé par la société israélienne NSO Group, il peut extraire les messages, les appels, les photos et les données de localisation d’un téléphone. Certaines versions permettent une infection sans clic de la personne visée.

Amnesty affirme que la DGST aurait commencé à déployer Pegasus en septembre 2017, avant une utilisation à grande échelle dès le mois suivant. Cette chronologie rejoint les éléments techniques déjà publiés par l’organisation et ses partenaires dans le cadre du Projet Pegasus.

La présence d’un numéro dans une liste de ciblage ne prouve pas, à elle seule, que le téléphone a été infecté. Elle indique toutefois qu’il a été sélectionné comme cible potentielle. Dans le cas marocain, Amnesty estime qu’environ 13 000 numéros uniques ont été associés au client marocain de NSO Group dans les données analysées.

Pour la période comprise entre septembre et décembre 2017, les enquêteurs ont pu relier 103 numéros à des personnes identifiées. Le groupe comprenait 65 membres de la société civile, dont 34 défenseurs des droits humains, 22 journalistes ou professionnels des médias, cinq avocats et quatre universitaires. Des responsables politiques, des fonctionnaires, des diplomates et des représentants d’organisations internationales figuraient également dans cet ensemble.

Ces données prolongent les révélations publiées en 2021 par Amnesty International sur le Projet Pegasus au Maroc. Elles ne constituent pas un inventaire complet des personnes effectivement infectées. Elles montrent cependant l’ampleur du dispositif attribué par l’enquête au renseignement marocain.

Des opérations physiques au cœur du dispositif

Le rapport décrit aussi des méthodes plus classiques, mais particulièrement intrusives. Pendant le Hirak du Rif, le mouvement de contestation qui a secoué le nord du Maroc entre 2016 et 2017, des téléphones Samsung Galaxy S6 Edge auraient été équipés du logiciel RCS de l’entreprise italienne Hacking Team.

Ces appareils auraient ensuite été confiés à des boutiques de téléphones d’occasion fréquentées par des militants. Ils étaient présentés comme des appareils neufs ou récemment remis en circulation. Selon Amnesty, une image issue des données de surveillance montre l’instant où un militant déballait l’un de ces téléphones.

Le même outil aurait été introduit dans des ordinateurs de cybercafés au moyen de clés USB. Cette méthode ciblait des lieux fréquentés par des personnes engagées dans le mouvement rifain. Elle illustre une surveillance qui ne dépend pas uniquement du comportement numérique de la cible.

D’autres équipements sont cités : des traceurs GPS, des dispositifs capables d’imiter des antennes-relais, des outils d’extraction de données téléphoniques et des systèmes donnant accès à certaines caméras privées. Le rapport évoque également le recours à des informateurs recrutés parmi des voisins, des commerçants ou des employés de cafés.

Un épisode concernant l’activiste Fouad Abdelmoumni montre la dimension intime de ces pratiques présumées. En janvier 2021, des vidéos tournées dans son domicile avaient circulé sur WhatsApp. « Safir » affirme qu’une caméra avait été dissimulée dans un climatiseur. Amnesty précise que l’origine des images n’a pas pu être établie de manière indépendante, tout en jugeant les éléments disponibles suffisamment préoccupants pour justifier une enquête.

Le rôle sensible des infrastructures télécoms

L’accès aux réseaux de télécommunication constitue un autre enjeu. Selon le témoignage recueilli, un opérateur national aurait facilité l’interception d’appels et la récupération d’identifiants techniques liés aux téléphones ciblés.

Cette affirmation doit être distinguée d’une preuve d’implication directe de l’entreprise. Amnesty rappelle que l’installation d’un équipement dans une infrastructure télécom ne signifie pas nécessairement que l’opérateur connaissait les attaques ni qu’il y participait.

En 2020, l’organisation avait documenté des tentatives d’injection réseau contre le téléphone du journaliste marocain Omar Radi, alors connecté en 4G au réseau de Maroc Telecom. Cette technique redirige la navigation vers une page infectée sans exiger que la victime ouvre volontairement un lien.

Des documents commerciaux de Verint, rendus publics en 2022, mentionnaient par ailleurs la vente au Maroc d’un système d’interception appelé Reliant 12. Maroc Telecom apparaissait parmi les acquéreurs potentiels de certains équipements. L’opérateur n’a pas répondu aux sollicitations rapportées dans l’enquête.

Surveiller pour neutraliser, puis discréditer

Le rapport ne présente pas la surveillance comme une simple collecte de renseignements. Amnesty estime qu’elle aurait aussi servi à fragiliser des journalistes, des défenseurs des droits humains et des voix critiques.

Dans plusieurs cas, des informations privées auraient été suivies de campagnes de dénigrement sur les réseaux sociaux. Des contenus à caractère sexuel auraient notamment visé des militantes et les compagnes de figures contestataires. L’organisation reste prudente : elle n’a pas pu attribuer indépendamment chaque image ou conversation aux autorités marocaines.

Cette réserve n’efface pas le contexte. Des journalistes comme Omar Radi et Soulaiman Raissouni, ainsi que l’universitaire Maâti Monjib, ont été poursuivis ou emprisonnés dans des affaires contestées par des organisations de défense des droits humains. Tous trois ont bénéficié d’une grâce royale en 2024, mais les campagnes numériques visant des opposants ne se sont pas nécessairement arrêtées avec les libérations.

Le fonctionnement décrit est donc double. La surveillance recueille des informations. La circulation de certains éléments sert ensuite à exercer une pression sociale, professionnelle et judiciaire. Pour les personnes ciblées, le risque ne s’arrête pas à l’arrestation ou à la condamnation : il peut se prolonger dans l’espace numérique, au domicile et dans la vie familiale.

Rabat face à des accusations répétées

Les autorités marocaines ont régulièrement rejeté les accusations d’utilisation de Pegasus. En juillet 2021, le gouvernement avait affirmé n’avoir jamais acquis de logiciels destinés à infiltrer des appareils de communication. Cette position a été relayée par l’agence officielle MAP dans un communiqué consacré aux révélations du Projet Pegasus.

Pour sa nouvelle enquête, Amnesty indique avoir transmis ses conclusions aux autorités marocaines avant publication. L’organisation affirme ne pas avoir reçu de réponse. NSO Group conteste également les accusations et soutient que la présence de numéros dans une base de données ne démontre pas une infection.

Le dossier repose donc sur plusieurs niveaux de preuve. Les analyses forensiques établissent certaines infections sur des téléphones précis. Les listes divulguées documentent des sélections de numéros. Les documents commerciaux renseignent sur les outils vendus. Enfin, le témoignage de « Safir » décrit les pratiques internes et la chaîne opérationnelle présumée.

Un enjeu qui dépasse les frontières marocaines

La portée du dossier est régionale. Le Maroc est un acteur important du Maghreb et entretient des relations étroites avec l’Europe, l’Afrique de l’Ouest et les institutions de l’Union africaine. Des responsables étrangers, des diplomates et des journalistes travaillant sur les relations maroco-africaines figurent parmi les catégories de personnes mentionnées dans les précédentes enquêtes.

L’affaire pose aussi une question de souveraineté numérique. Des entreprises israéliennes, européennes et américaines ont fourni au Maroc des outils capables d’intervenir dans les téléphones, les ordinateurs et les réseaux. La responsabilité ne concerne donc pas uniquement l’utilisateur final, mais aussi les règles d’exportation et les mécanismes de contrôle des fournisseurs.

La prochaine étape dépendra de la réponse des autorités marocaines et de l’ouverture éventuelle d’une enquête indépendante. Elle dépendra aussi de la capacité des États exportateurs à vérifier l’usage réel de technologies présentées comme destinées à la lutte contre la criminalité grave et le terrorisme.