Une école connectée, mais surtout une école utile

Au Mali, la question n’est plus seulement de mettre des ordinateurs dans les classes. Elle est de savoir si l’école publique peut encore préparer des jeunes à entrer dans une économie où les démarches, les formations et une partie des métiers passent désormais par le numérique. À Bamako, le gouvernement a choisi d’attaquer ce sujet par le bas, en visant d’abord les lycées, les établissements techniques et la formation professionnelle.

L’enjeu est concret. Dans un pays où l’usage d’internet atteignait 37 % de la population en 2024, la majorité des élèves reste exposée à une fracture d’accès forte, surtout hors des grands centres urbains. L’UIT indiquait aussi qu’en 2024 la couverture atteignait 70 % pour la 3G et 53 % pour la 4G, ce qui laisse encore des zones et des usages scolaires à la marge.

Ce que prévoit Bamako, et ce qui bloque encore

Le 22 juillet 2026, à la Primature, le Premier ministre Abdoulaye Maïga a présidé la signature de deux conventions entre l’État et l’Agence de gestion du fonds d’accès universel, l’AGEFAU. Le premier texte concerne la numérisation des établissements publics. Le second associe le ministère de l’Éducation nationale et celui chargé de l’Entrepreneuriat, de l’Emploi et de la Formation professionnelle.

Le dispositif annoncé repose sur plusieurs leviers. Il prévoit des Centres d’accès universel, des cases Wi‑Fi dans les écoles, des infrastructures numériques pour l’apprentissage, et même des équipements remis aux meilleurs élèves. L’idée est simple : faire entrer la connectivité dans le quotidien scolaire, au lieu de la réserver aux seuls bureaux administratifs ou aux quartiers déjà bien couverts.

Mais le calendrier public n’est pas totalement stable. Le communiqué gouvernemental parle d’un objectif de connexion de tous les établissements secondaires, techniques et professionnels d’ici fin 2026. L’AGEFAU, dans sa propre communication, évoque plutôt une ambition allant jusqu’à fin 2027. Cette différence mérite d’être signalée, car elle renvoie soit à un décalage de mise en œuvre, soit à une présentation différente du même programme.

Les moyens existent, du moins sur le papier. Le directeur général de l’AGEFAU affirme que plus de 17 milliards de FCFA ont déjà été investis dans le seul secteur éducatif. Pour 2025, l’agence dit avoir mobilisé 43,35 milliards de FCFA pour ses projets d’accès universel. Le gouvernement, lui, mentionne déjà plus de 13,5 milliards de FCFA de projets en cours entre 2025 et aujourd’hui dans l’éducation et la formation professionnelle.

Ces chiffres montrent une volonté de passage à l’échelle. Ils montrent aussi la difficulté du chantier. Selon la Banque mondiale, 37 % de la population malienne utilisait internet en 2024. Selon l’UIT, 30 % de la population n’était pas couverte par la 3G en 2023, et le déficit de couverture 4G restait élevé. Dans les faits, la connectivité scolaire dépend donc encore d’un réseau national incomplet, avec des écarts forts entre Bamako, les capitales régionales et les zones rurales.

Un signal politique au-delà de l’école

Ce programme s’inscrit dans une séquence politique plus large. Les autorités maliennes ont décrété la période 2026-2027 “Année de l’Éducation et de la Culture”, une orientation régulièrement reprise par les services gouvernementaux depuis février 2026. Le numérique scolaire devient ainsi un outil de refondation du capital humain, au même titre que les réformes pédagogiques ou la promotion culturelle.

Cette stratégie touche directement la jeunesse urbaine et rurale de manière différente. À Bamako, où les infrastructures existent déjà davantage, l’enjeu est l’équipement et la qualité des usages. Dans les régions, il s’agit parfois d’abord d’avoir une connexion stable, du courant, puis des salles adaptées. Pour les familles, l’effet peut être rapide sur l’accès aux ressources pédagogiques. Pour l’État, la promesse est plus large : améliorer la gestion scolaire, le suivi des résultats et l’orientation vers les filières techniques, souvent décisives pour l’emploi.

Le contexte régional compte aussi. Le Mali n’est plus membre de la CEDEAO depuis le 29 janvier 2025, date à laquelle le retrait du pays, avec le Burkina Faso et le Niger, est devenu effectif. Dans le même temps, Bamako s’appuie davantage sur la coopération de l’Alliance des États du Sahel et sur des cadres africains de solidarité sectorielle. Dans ce cadre, la connectivité scolaire n’est pas seulement un dossier éducatif. C’est aussi une manière de réduire une dépendance numérique extérieure et de construire des capacités nationales.

Il faut enfin regarder la portée continentale. Beaucoup de pays africains posent la même équation : former plus vite, mieux, et dans des secteurs capables d’absorber les jeunes. L’accès au numérique scolaire n’est donc pas un luxe malien. C’est un test de gouvernance, de priorités budgétaires et de capacité d’exécution. Si Bamako parvient à relier écoles, centres techniques et emploi, le pays aura un argument solide dans un débat africain devenu central : comment faire de l’école un moteur réel d’insertion, et non seulement un lieu de scolarisation.