Dans le Kouilou, le pétrole ne se mesure plus seulement en barils

Dans les villages du sud-ouest congolais, la question n’est plus seulement celle des revenus tirés du sous-sol. Elle est devenue très concrète : que mangent les familles quand les maniocs produisent moins, que deviennent les vergers quand les fruits se dessèchent sur l’arbre, et qui paie la facture quand les terres s’appauvrissent ? Dans le département du Kouilou, près des zones pétrolières de Bondi et Tchiamba-Nzassi, des habitants disent voir leur environnement se dégrader au rythme des torchères.

Le sujet dépasse la plainte locale. La République du Congo dépend fortement de ses hydrocarbures, et cette dépendance se retrouve dans l’économie, l’emploi formel, les recettes publiques et la politique énergétique. Mais elle expose aussi le pays à un paradoxe : produire du pétrole tout en laissant brûler une partie du gaz associé, alors que ce même gaz pourrait être récupéré, valorisé ou injecté dans la chaîne énergétique nationale.

Un territoire pétrolier, une agriculture fragilisée

Le Kouilou n’est pas un simple arrière-plan industriel. C’est une zone où cohabitent activités extractives, villages, cultures vivrières et arbres fruitiers. Selon les éléments recueillis sur place par la société civile et des instituts congolais, les premières alertes remontent à une dizaine d’années. Les cultivateurs avaient alors constaté une baisse de rendement dans les champs de manioc. Puis d’autres symptômes sont apparus : manguiers, safoutiers et bananiers touchés par des maladies, fruits qui chutent avant maturité, feuilles qui jaunissent, arbres qui semblent « momifiés ». Ces observations ont conduit à des prélèvements dans onze villages autour des sites pétroliers.

Les analyses effectuées avec l’appui de l’Institut pour la recherche agronomique de Loudima et de l’Institut pour la recherche forestière de Pointe-Noire pointent une contamination des sols, de l’eau et de l’air par des hydrocarbures au-delà de seuils de référence sanitaires. Ce type de contamination n’est pas abstrait : il pèse sur les récoltes, sur les revenus des ménages ruraux et sur la sécurité alimentaire des familles qui vivent de petites parcelles, loin des dividendes du pétrole.

Le Congo dispose pourtant d’un cadre juridique qui interdit le torchage du gaz, c’est-à-dire sa combustion à ciel ouvert lors de la production de pétrole, sauf exceptions précises. Un décret de 2007 a posé ce principe, puis un autre cadre réglementaire a été renforcé en 2022, avec des autorisations encadrées et des pénalités financières. Mais plusieurs documents de la Banque mondiale soulignent que les règles et sanctions restent insuffisantes pour réduire durablement la pratique.

Pourquoi le torchage reste au cœur du dossier

Le torchage est souvent présenté comme une contrainte technique. En réalité, il traduit aussi un choix d’investissement et de régulation. Lorsque le gaz associé n’est pas capté, réinjecté ou transformé, il est brûlé. Le pays perd alors une ressource énergétique, tout en ajoutant des émissions de gaz à effet de serre et des polluants locaux. Au niveau mondial, la Banque mondiale rappelle que le torchage de routine reste un enjeu majeur pour les pays producteurs, et que les volumes ont même progressé en 2023.

Pour la République du Congo, l’enjeu est plus aigu encore. Les estimations publiées par la Banque mondiale indiquent qu’en 2021, environ 1,5 milliard de mètres cubes de gaz associé auraient été torchés dans le pays, pour près de 3,8 millions de tonnes de CO2. Le pays se classe parmi les producteurs où l’intensité de torchage reste élevée par rapport au volume d’huile extrait. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un détail technique, mais d’un problème de performance industrielle, de santé environnementale et de crédibilité réglementaire.

Cette situation explique la fermeté des organisations qui ont mené l’enquête. Elles demandent la création d’un fonds d’indemnisation pour les riverains, l’application stricte de la législation existante et la fin du torchage de routine. Leur raisonnement est simple : si le gaz existe, il doit servir. Il peut être récupéré pour alimenter des centrales, soutenir le gaz naturel liquéfié, renforcer l’électricité ou réduire les pertes. Le président congolais a lui-même annoncé à plusieurs reprises la valorisation du potentiel gazier et la mise en service d’ouvrages liés au gaz naturel liquéfié à Pointe-Noire.

Ce que cela change pour l’État, les compagnies et les riverains

Le dossier met face à face trois réalités. D’abord, celle des compagnies pétrolières, nationales et étrangères, qui opèrent dans les bassins du sud-ouest. Ensuite, celle de l’État, qui doit arbitrer entre recettes, stabilité du secteur et respect des normes. Enfin, celle des populations riveraines, qui supportent les nuisances sans toujours bénéficier des retombées économiques. Dans ce triangle, le rapport de force reste défavorable aux villages isolés, surtout quand les voies de recours sont longues et coûteuses.

La présence de la Société nationale des pétroles du Congo, de TotalEnergies, d’ENI et de Wing Wa dans le paysage pétrolier renforce aussi la portée du dossier. Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’une affaire nationale. Il s’agit de savoir comment un pays producteur, au cœur de l’Afrique centrale et membre de la CEMAC, transforme son modèle extractif à l’heure où les marchés internationaux demandent davantage de traçabilité carbone et de respect des normes environnementales.

Dans ce contexte, le recours à un fonds d’indemnisation aurait une portée pratique immédiate. Il permettrait de répondre aux pertes agricoles, à condition d’être adossé à des expertises contradictoires, à des critères clairs et à un mécanisme de suivi crédible. Sans cela, les populations continueront de porter seules le coût d’une activité qui alimente la rente nationale. De leur côté, les entreprises ont intérêt à réduire ces pertes techniques. Le gaz récupéré peut devenir une source de valeur, pas seulement un déchet brûlé en continu.

Un signal pour l’Afrique centrale

Le Congo n’est pas un cas isolé. Dans tout le bassin pétrolier d’Afrique centrale, la question du gaz associé revient avec la même tension : produire, mais aussi limiter les dégâts, trouver des débouchés, investir dans les infrastructures et faire respecter les textes. Le pays a d’ailleurs engagé des projets gaziers et des réformes réglementaires qui montrent que la sortie du torchage de routine est possible, à condition que la volonté politique, les investissements et le contrôle public avancent ensemble.

La portée continentale est claire. À l’Union africaine comme dans les enceintes régionales, l’enjeu n’est plus seulement de produire des hydrocarbures. Il s’agit de prouver qu’un État peut encore tirer des revenus du pétrole tout en protégeant ses terres, ses eaux, son air et sa population. Le Congo-Brazzaville, avec Brazzaville comme centre politique et Pointe-Noire comme cœur pétrolier, est au milieu de cette équation. Le dossier du Kouilou rappelle qu’en Afrique centrale, la transition énergétique commence aussi par la fin des routines qui abîment le quotidien des riverains.