Dans le nord du Kordofan, la ligne de front pèse plus que la ligne de carte
Au Soudan, une avancée militaire ne se lit jamais seulement en kilomètres. Elle se mesure aussi aux routes rouvertes, aux convois bloqués et à la pression qui glisse d’une région à l’autre. Dans le Kordofan du Nord, l’armée soudanaise tente précisément de reprendre ce que la guerre lui a longtemps arraché : l’axe logistique qui relie Khartoum, El-Obeid et, plus à l’ouest, le Darfour.
Depuis le déclenchement du conflit en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, les combats ont déplacé le centre de gravité de la guerre du cœur de Khartoum vers des États charnières comme le Kordofan. Cette région du centre-ouest commande des routes, des dépôts et des points de passage qui comptent autant pour l’armée régulière que pour ses adversaires.
Une percée annoncée dans onze localités
Jeudi 17 septembre 2026, l’armée soudanaise et ses alliés des Forces communes ont affirmé avoir lancé une opération de grande ampleur dans l’ouest du Kordofan du Nord. Selon leur communiqué, ils ont pris le contrôle de onze zones jusque-là tenues par les Forces de soutien rapide, dont Kajmar, Sharshar, Al-Baniyah al-Kurayniyah, Al-Qulay’at, Awlad Hazmah, Magwildat, Rayshan, Al-Qaa, Ghabat al-Laqad, Al-Kukaiti et les abords d’Al-Mazroub.
Le porte-parole de l’armée, Assem Awad Abdel Wahab, a assuré que les paramilitaires avaient subi de lourdes pertes et que certains avaient été poursuivis vers les frontières du Darfour. De son côté, Mutawakkil Ali Wakil, porte-parole des Forces communes, a évoqué la saisie de plus de 60 véhicules de combat en bon état et la destruction de 120 autres, ainsi que la récupération de stocks d’armes, de munitions et de matériel militaire. Ces chiffres restent à ce stade des déclarations des forces pro-armées et n’ont pas été confirmés de manière indépendante.
Les Forces de soutien rapide n’avaient pas réagi publiquement au moment de ces annonces. Dans un conflit où chaque camp diffuse sa propre lecture du terrain, l’absence de contre-déclaration ne suffit pas à valider la version d’un seul protagoniste.
El-Obeid, Sodari et le couloir vers le Darfour
Le choix des zones visées n’a rien d’anodin. Le Kordofan du Nord sert de verrou entre la capitale, El-Obeid, et les routes désertiques qui mènent vers le Darfour. Fin juin, puis en juillet et août, l’armée avait déjà repris Bara, Jabra al-Sheikh, Umm Sayala et d’autres positions le long de l’axe d’approvisionnement des Forces de soutien rapide. Plusieurs sources ont alors décrit une manœuvre destinée à couper les renforts et les vivres des paramilitaires avant de pousser vers l’ouest.
Cette séquence explique l’insistance des militaires sur Sodari, la plus grande localité de la zone, et sur la route qui ouvre le chemin du Darfour. L’enjeu dépasse la conquête d’un ensemble de villages. Il s’agit de contrôler la circulation des combattants, du carburant, des munitions et des marchandises. Pour les habitants, cela peut signifier moins de présence des groupes armés sur certains axes, mais aussi davantage de risques de représailles, de déplacements forcés et de perturbation des marchés locaux.
La guerre a aussi franchi les frontières. Cet été, l’armée a mené des frappes de drones contre des convois de renfort supposés en provenance du Tchad et de la Libye, selon des sources militaires citées par la presse. L’une de ces frappes aurait même touché le territoire tchadien, à environ 100 kilomètres de la frontière soudanaise. Là encore, les belligérants accusent, démentent ou se taisent, et chaque version doit être lue avec prudence.
Ce que cette poussée change dans la guerre soudanaise
Sur le terrain, une telle avancée peut modifier le rapport de force autour d’El-Obeid, grande ville du Kordofan du Nord et nœud logistique majeur. Si l’armée consolide les localités annoncées, elle resserre l’étau sur les lignes de ravitaillement des Forces de soutien rapide et réduit leur capacité à circuler entre le centre du pays et le Darfour. Mais une conquête annoncée n’est pas encore une consolidation durable. La guerre soudanaise a déjà montré que les positions changent vite, surtout quand drones, artillerie et mobilité désertique se répondent.
Pour les civils, l’effet est plus immédiat. Les combats autour des routes entraînent des coupures d’approvisionnement, des hausses de prix et de nouveaux déplacements. Les zones reprises par l’armée peuvent aussi devenir des zones de passage militaire, avec un quotidien encore plus soumis aux contrôles, aux fouilles et aux soupçons. Dans les marchés, dans les transports et dans l’économie informelle, la stabilité dépend moins des communiqués que de la sécurité réelle sur les axes.
À l’échelle régionale, le Kordofan reste un baromètre de la guerre soudanaise. Les combats y croisent des enjeux qui concernent aussi le Darfour, la frontière tchadienne, la Libye et, plus largement, la sécurité de la bande sahélienne. À ce stade, la communauté internationale débat encore d’un possible élargissement de l’embargo sur les armes au-delà du Darfour, tandis que les combats continuent de s’étendre. Pour Khartoum comme pour les capitales voisines, le prochain indicateur à surveiller sera simple : l’armée transforme-t-elle cette percée en contrôle durable, ou le front se déplace-t-il encore plus loin vers l’ouest ?