Dans le Kordofan du Nord, les enfants paient le prix d’une guerre qui s’étire
À Al-Obeid, dans le Kordofan du Nord, une ville stratégique du Soudan, la guerre ne se mesure pas seulement aux lignes de front. Elle se voit aussi dans les écoles fermées, les marchés touchés et les familles qui comptent leurs morts. Depuis la fin mai, la zone est devenue l’un des points les plus exposés du conflit, avec des attaques répétées qui frappent les civils au cœur de leur quotidien.
Le dernier épisode signalé, le vendredi 24 juillet, s’est produit dans la zone de Burbur, au sud d’Al-Obeid. Quatre enfants, deux garçons et deux filles âgés de 8 à 16 ans, auraient été tués. Cet épisode porte à au moins huit le nombre d’enfants tués ou blessés au mois de juillet dans cet État du centre du Soudan.
Une escalade locale dans une guerre nationale
Le Soudan est plongé dans un conflit armé depuis avril 2023, à la suite de l’affrontement entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, deux anciens alliés devenus rivaux. Cette guerre a d’abord ravagé Khartoum, la capitale soudanaise, puis s’est étendue à d’autres régions, dont le Darfour et le Kordofan. Aujourd’hui, ces deux zones figurent parmi les plus meurtries par les frappes de drones et les bombardements.
Le Kordofan du Nord occupe une place particulière dans cette guerre. Al-Obeid, son chef-lieu, contrôle des axes de circulation essentiels entre le centre, l’ouest et le nord du pays. Pour cette raison, la ville et ses environs sont devenus un enjeu militaire et logistique. Le 6 juillet, l’UNICEF a déjà indiqué qu’au moins 330 enfants avaient été tués ou blessés au Soudan au cours des six premiers mois de 2026, et que le Kordofan, avec le Darfour, enregistrait les plus lourdes pertes infantiles.
La même organisation a aussi alerté sur un risque touchant environ 500 000 civils à Al-Obeid et dans tout le Kordofan du Nord. Cette estimation, reprise par plusieurs médias internationaux, montre l’ampleur du danger pour les habitants pris entre les combats, les déplacements forcés et l’effondrement progressif des services publics.
Ce que disent les chiffres, et ce qu’ils ne disent pas
Selon l’UNICEF, au moins 23 enfants auraient été tués et 25 autres blessés dans le Kordofan du Nord en deux mois, depuis l’intensification des combats autour d’Al-Obeid à la fin mai. L’agence onusienne précise que plus de 35 victimes infantiles ont été recensées dans l’État depuis cette montée des violences, dont au moins 18 morts et plus de 17 blessés. Elle ajoute que 60 % de ces cas seraient liés à des attaques de drones.
Ces chiffres disent quelque chose de la nature du conflit. Les enfants ne sont pas touchés seulement dans les zones de combat. Ils sont frappés dans les maisons, sur les routes, dans les marchés, et même dans les lieux censés leur offrir un minimum de protection. À Ar-Rahad, à quelques jours d’intervalle, une frappe de drone a ainsi tué au moins deux enfants et blessé six autres, âgés de 6 à 14 ans, selon l’UNICEF et l’Associated Press.
Cette répétition des attaques contre des espaces civils dessine une guerre de plus en plus diffuse. Les écoles, les centres de santé, les marchés et les réseaux d’eau sont abîmés, parfois détruits, ce qui aggrave le danger sans même qu’un enfant se trouve près d’un front visible. Le conflit ne se limite donc pas au choc immédiat des armes. Il produit aussi une usure lente, faite de peur, de déplacements et d’accès interrompus aux soins et à l’apprentissage.
Des effets très concrets pour les familles, les services publics et l’économie locale
Pour les familles soudanaises, surtout celles qui vivent hors des grands centres, le coût est immédiat. Chaque déplacement forcé complique la scolarité, l’accès à l’eau potable et la prise en charge médicale. Quand les routes sont coupées ou dangereuses, les malades arrivent plus tard à l’hôpital, les enfants sortent des classes et les ménages perdent leurs sources de revenus. Dans une économie déjà fragilisée par la guerre, ces ruptures frappent plus durement encore les zones où l’activité informelle domine.
Khartoum, même loin du front de Kordofan, reste liée à cette crise. La capitale soudanaise concentre encore une partie des institutions, des réseaux administratifs et des fonctions économiques du pays. Quand le conflit s’intensifie à l’ouest du centre du pays, ses effets se répercutent sur les flux commerciaux, l’approvisionnement, les déplacements internes et la capacité de l’État à protéger les civils. C’est aussi ce qui explique l’alerte persistante des acteurs humanitaires : la guerre désorganise les services essentiels à plusieurs niveaux à la fois.
L’UNICEF demande à toutes les parties de respecter le droit international humanitaire, de protéger les civils et de préserver les infrastructures indispensables aux enfants, notamment les écoles, les établissements de santé et les réseaux d’approvisionnement en eau. Dans le cas soudanais, cet appel vise autant la protection immédiate des enfants que la survie d’un tissu social déjà très abîmé par plus de trois ans de guerre.
Une alerte qui dépasse le seul Kordofan du Nord
Ce qui se joue à Al-Obeid et dans ses environs dépasse le cadre local. Le Kordofan est devenu un théâtre central du conflit soudanais, aux côtés du Darfour. Les décisions militaires qui y sont prises influencent la sécurité alimentaire, les déplacements de population et l’accès humanitaire dans une grande partie du pays. À l’échelle régionale, cette situation pèse aussi sur les pays voisins, qui accueillent déjà des déplacés soudanais et suivent de près l’évolution d’une guerre qui fragilise tout le Sahel oriental et la Corne de l’Afrique.
Pour l’Union africaine et pour l’IGAD, l’organisation intergouvernementale d’Afrique de l’Est à laquelle le Soudan appartient, la priorité reste la même : empêcher l’enracinement d’un conflit long, fragmenté et meurtrier. Les derniers bilans sur les enfants montrent que la crise n’est plus seulement militaire. Elle est devenue une crise de protection, d’accès aux services publics et de survie pour toute une génération. Les prochaines semaines diront si la pression internationale autour d’Al-Obeid reste symbolique ou si elle se traduit, sur le terrain, par une réelle baisse des attaques contre les civils.