Une campagne qui commence bien avant les affiches

À Nairobi, la bataille politique ne se joue pas seulement dans les meetings, les sondages ou les tribunaux. Elle se joue aussi dans la rue, là où des groupes de jeunes hommes sont soupçonnés d’être utilisés pour troubler des rassemblements, intimider des adversaires et faire monter la peur. Dans le langage courant kényan, on les appelle les “goons”. Le mot dit bien la fonction : frapper, disperser, dissuader.

Ce phénomène ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans une longue histoire kényane de violences électorales, de clientélisme local et d’usage d’auxiliaires informels autour des puissants. Mais il prend aujourd’hui une autre ampleur, sur fond de colère sociale, de mobilisation de la jeunesse et de campagne qui s’ouvre déjà en vue de la présidentielle de 2027. La Constitution kényane prévoit une élection générale tous les cinq ans, au second mardi d’août, ce qui situe le prochain rendez-vous national en 2027.

Le Kenya sort d’une séquence de protestation très dure

Le retour des “goons” dans le débat public est lié à la séquence ouverte par les grandes manifestations contre la vie chère et les abus policiers. Des organisations de défense des droits humains ont documenté des morts, des blessés, des arrestations arbitraires et, dans certains cas, la présence d’hommes armés ou de groupes assimilés à des gangs aux côtés des forces de sécurité lors de la répression de manifestations. Human Rights Watch a notamment relevé que des témoins avaient vu des hommes soupçonnés d’être membres de gangs participer aux violences contre les manifestants à Nairobi et à Kisumu.

La Commission nationale kényane des droits humains, la KNCHR, a elle aussi signalé des violations graves pendant les mobilisations de 2025 et 2026, dont des arrestations de manifestants et des disparitions forcées alléguées après les protestations du 25 juin 2026. Ces constats ont renforcé l’idée, chez plusieurs ONG et juristes, que la question n’est plus seulement celle d’un maintien de l’ordre mal maîtrisé, mais celle d’un écosystème de violence politique plus large, où l’État, les acteurs partisans et les intermédiaires locaux peuvent se croiser.

La réaction du pouvoir montre d’ailleurs que le sujet est devenu sensible au plus haut niveau. La présidence kényane a annoncé en juin 2026 un dispositif de compensation pour près de 2 000 victimes d’abus liés aux protestations, à partir d’un rapport de la KNCHR. Ce geste ne clôt pas le dossier. Il confirme au contraire que les violences des rues, des commissariats et des marges politiques pèsent désormais sur l’agenda national.

Des réseaux souples, utiles aux politiques, coûteux pour la société

Le recours aux “goons” repose sur une mécanique connue. Un chef local, un élu, un opérateur de campagne ou un intermédiaire financier mobilise des jeunes désœuvrés, souvent dans des zones urbaines précaires ou des quartiers à forte tension. Leur rôle varie : perturber une réunion, bloquer un accès, arracher des banderoles, effrayer des électeurs, voire attaquer des opposants. Ce n’est pas une armée. C’est plus diffus, plus difficile à prouver, et donc plus simple à nier publiquement.

Le problème, pour les citoyens, est immédiat. Dans les grandes villes comme Nairobi, Kisumu ou Mombasa, la violence politique n’atteint pas seulement les leaders. Elle affecte les petits commerçants, les transporteurs, les vendeurs de rue, les journalistes et les habitants des quartiers populaires qui se retrouvent en première ligne lorsque les affrontements dégénèrent. Les incidents de 2024 et 2025 ont montré que les dégâts économiques peuvent être lourds, parfois en quelques heures seulement, avec des vitrines détruites, des stocks perdus et des déplacements forcés.

Pour les responsables politiques, en revanche, ces groupes offrent une utilité tactique à court terme. Ils permettent de maintenir une pression sans en porter officiellement la responsabilité. Mais ce calcul abîme la crédibilité des institutions. La Commission nationale pour la cohésion et l’intégration, la NCIC, a récemment rappelé que la montée de l’intolérance politique, des discours incendiaires et de la violence verbale menace la paix publique. Elle a aussi averti que le pays entre dans une phase de forte sensibilité préélectorale.

Des voix de la société civile vont plus loin. La Kenya Human Rights Commission parle de “political goonism”, une pratique qu’elle décrit comme l’usage de gangs organisés avec l’appui, direct ou indirect, d’acteurs publics ou politiques. Cette lecture rejoint celle d’autres organisations, qui estiment que la faiblesse des sanctions nourrit la répétition du phénomène. Tant que les commanditaires restent hors d’atteinte, les exécutants remplacent les responsables dans le viseur de la police, sans que la chaîne de décision soit démantelée.

Une alerte kényane, mais aussi un signal régional

Le Kenya n’est pas un cas isolé en Afrique de l’Est. Dans l’espace de la Communauté d’Afrique de l’Est, les compétitions électorales, les tensions autour de la rue et les batailles d’influence locale restent des sujets récurrents. Nairobi, capitale politique et pôle économique de la région, envoie donc un signal qui dépasse largement ses frontières. Quand un pays considéré comme un centre diplomatique et commercial tolère l’installation durable de violences partisanes, c’est toute la confiance dans les règles du jeu qui se fragilise.

La portée continentale est claire. Les prochains mois diront si le Kenya parvient à contenir l’escalade avant la présidentielle de 2027 ou s’il laisse s’installer un climat où la rue devient un instrument ordinaire de compétition politique. La question n’est pas seulement sécuritaire. Elle touche à la protection du droit de manifester, à la liberté d’expression, à la crédibilité de l’IEBC, l’organisme électoral, et à la capacité des institutions à tenir la ligne entre ordre public et répression.

Si le pays réussit à casser cette logique avant les élections, il donnera un exemple utile à d’autres démocraties africaines confrontées aux mêmes dérives : sous-traitance de la violence, impunité des commanditaires et banalisation de l’intimidation. S’il échoue, le coût sera plus large que le seul scrutin de 2027. Il pèsera sur la confiance citoyenne, sur l’activité économique urbaine et sur l’image d’un Kenya qui, malgré ses tensions, reste l’un des centres politiques majeurs de l’Afrique de l’Est.