Quand les robes noires quittent les salles d’audience

Au Kenya, le signal est fort quand des avocats cessent d’entrer dans les tribunaux. Ce geste ne bloque pas seulement des dossiers. Il met aussi en lumière une question plus large : comment rendre la justice crédible quand les usagers dénoncent à la fois les lenteurs, les adjournements répétés et des soupçons persistants de corruption ?

Le pays est un acteur central de l’Afrique de l’Est et de la Communauté d’Afrique de l’Est, où les institutions judiciaires sont souvent observées comme un test de l’État de droit. À Nairobi, siège de la Cour suprême et du pouvoir judiciaire, la pression sur la magistrature se lit aussi dans les rapports officiels : le rapport 2023-2024 de la Judiciary note 635 262 affaires pendantes en fin d’exercice, même si le taux de clôture des dossiers a atteint 99 % sur la période.

Ce que le Barreau a décidé

Le 22 juillet 2026, la Law Society of Kenya a lancé un boycott national des audiences. Le mouvement, annoncé quelques jours plus tôt à Machakos par son président Charles Kanjama, a pris une première forme : une journée sans plaidoirie ni demande devant les juridictions du pays. Une seconde phase, plus ciblée, doit viser certains juges et magistrats soupçonnés d’avoir obtenu des ordonnances freinant des enquêtes de la Judicial Service Commission ou de l’EACC, la Commission kényane d’éthique et de lutte contre la corruption.

Le cœur de la protestation tient en une liste de griefs devenue familière pour les justiciables : corruption, faute professionnelle, abus de pouvoir, retards de jugement, dossiers qui s’empilent et audiences reportées trop souvent. Dans son communiqué, le Barreau dit avoir multiplié les échanges avec la cheffe de la Cour suprême, Martha Koome, sans obtenir de réponse jugée suffisante. Le geste vise donc autant l’alerte publique que la pression institutionnelle.

Le même jour, les autorités anticorruption ont annoncé l’arrestation d’un magistrat soupçonné d’avoir sollicité 170 000 shillings kényans pour influer sur l’issue d’une affaire pénale, selon la presse kényane. Cet épisode est important, non parce qu’il résume tout le système, mais parce qu’il alimente un sentiment de répétition : les citoyens entendent parler de réformes, puis découvrent de nouveaux dossiers de pots-de-vin ou d’entraves procédurales.

Un malaise ancien, désormais documenté

Le problème n’est pas seulement moral. Il est aussi administratif et structurel. Le rapport annuel 2023-2024 du pouvoir judiciaire indique 1 115 plaintes enregistrées contre des membres de la magistrature, dont 141 visant des juges. Le même document précise que ces plaintes portent sur des manquements éthiques, des fautes professionnelles et des abus de procédure. Autrement dit, le débat ne porte pas uniquement sur quelques individus. Il touche la manière dont le système est contrôlé, sanctionné et rendu lisible au public.

Le pouvoir judiciaire affirme pourtant avoir amélioré ses performances. En novembre 2024, la Cour suprême a présenté un rapport annuel faisant état d’une amélioration de la clearance rate, avec 516 121 affaires déposées contre 509 664 résolues, et d’une baisse du stock global de dossiers en attente. Mais ces progrès macro ne suffisent pas à dissiper l’expérience quotidienne des usagers, surtout dans les juridictions surchargées où les ajournements, les files d’attente et les absences de pièces prolongent les contentieux.

La tension est donc lisible à deux niveaux. Pour le justiciable ordinaire, chaque retard a un coût immédiat : salaire perdu, affaire commerciale bloquée, conflit familial prolongé, liberté parfois suspendue pendant des mois. Pour les avocats, la question touche aussi à la déontologie du métier. Continuer à comparaître comme si de rien n’était peut apparaître, à leurs yeux, comme une forme d’acceptation tacite du dysfonctionnement. Le boycott cherche précisément à briser cette normalité apparente.

Les effets politiques d’un conflit judiciaire

Cette mobilisation dépasse le seul cercle des juristes. Au Kenya, la justice devient souvent un terrain décisif dès qu’une crise politique ou électorale se profile. Les contentieux postélectoraux, les recours contre les nominations et les dossiers de corruption finissent régulièrement devant les tribunaux. Quand le Barreau parle de « boycotter » certains juges, il ne touche donc pas seulement à la discipline professionnelle. Il touche à la confiance publique dans l’arbitrage des grands litiges nationaux.

Les institutions anticorruption, elles, jouent sur plusieurs fronts. L’EACC a récemment montré qu’elle poursuit aussi bien des agents de terrain que des dossiers plus lourds, comme l’arrestation d’un court assistant à Mombasa pour une demande de 10 000 shillings afin de dissimuler un dossier judiciaire. Cette chaîne de faits suggère un phénomène diffus : du guichet de greffe à la salle d’audience, la corruption peut se glisser dans les procédures les plus ordinaires et retarder l’accès au droit.

Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas de savoir si la justice kényane fonctionne ou non dans l’absolu. Il est de mesurer l’écart entre les réformes affichées et la perception des praticiens. À Nairobi comme dans les juridictions de comté, la crédibilité de la justice se joue dans la durée des affaires, la gestion des dossiers, la transparence disciplinaire et la capacité à traiter vite les accusations de corruption interne. Sans cela, chaque nouvelle statistique de performance sera lue à travers le filtre du soupçon.

La portée est enfin régionale. Dans l’espace de la Communauté d’Afrique de l’Est, où circulent les investisseurs, les contentieux commerciaux et les familles transfrontalières, un système judiciaire perçu comme lent ou perméable à la corruption pèse sur la sécurité juridique. Le dossier kényan rappelle qu’une justice efficace n’est pas seulement une affaire d’institutions. C’est un facteur de stabilité économique, de confiance civique et de rayonnement régional.