Quand la croissance des bassins rencontre le goulot d’étranglement des aliments

Au Kenya, la pisciculture avance, mais elle bute encore sur une question très simple : qui produit les aliments, à quel prix, et avec quelle régularité ? Dans une filière où chaque hausse de coût se répercute vite sur les petits éleveurs, la bataille se joue désormais autant dans les fermes que dans les usines d’aliments aquacoles. Le pays cherche donc à consolider un maillon discret, mais décisif, de sa souveraineté alimentaire.

Le signal vient de Naivasha, dans le comté de Nakuru, au cœur d’un espace industriel adossé à la géothermie d’Olkaria. KenGen y développe son Green Energy Park, une zone économique spéciale pensée pour accueillir des industries gourmandes en énergie, en eau et en foncier. Le projet s’inscrit aussi dans un cadre régional plus large, car ce parc bénéficie du statut de customs controlled area, un régime encadré par le droit douanier de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui facilite l’implantation industrielle.

À Naivasha, un projet de 3,95 millions de dollars cible la chaîne d’approvisionnement

Le 17 juillet 2026, KenGen a annoncé l’arrivée de Maxim Agri & Samakgro comme cinquième investisseur du parc géothermique d’Olkaria. Le groupe prévoit d’y construire une unité de production d’aliments pour poissons d’une capacité de 8 tonnes par heure, pour un investissement annoncé à environ 3,95 millions de dollars, soit 510,7 millions de shillings kenyans. L’installation utilisera 3 MW d’électricité verte et des solutions de vapeur issues de la géothermie, selon les informations publiées à cette date.

Ce choix industriel n’a rien d’anecdotique. Les responsables du projet présentent la combinaison énergie-vapeur comme un moyen de réduire les coûts d’exploitation et de proposer des aliments plus accessibles aux pisciculteurs. Dans un pays où la demande en intrants progresse plus vite que les capacités locales, l’enjeu n’est pas seulement de produire davantage. Il faut aussi produire plus près des bassins, plus régulièrement, et à un prix supportable pour les exploitations familiales comme pour les fermes commerciales.

Le parc d’Olkaria n’en est pas à son premier investisseur. En mars 2026, KenGen annonçait déjà un quatrième opérateur sur le site, preuve que la zone attire des industriels séduits par l’électricité géothermique stable et relativement compétitive. Le projet d’aliments aquacoles arrive donc dans un environnement déjà balisé, où l’État, l’électricien public et les investisseurs privés testent une même idée : faire de Naivasha un point d’ancrage de l’industrialisation verte kényane.

Une filière kenyane plus dense, mais encore fragile sur ses intrants

Les chiffres publiés par Kenya Fisheries Service montrent une progression nette de la production aquacole. Entre 2017 et 2024, la production totale issue de l’aquaculture, de la mariculture et de la cage culture est passée de 12 635 tonnes à 33 423 tonnes. Sur la même période, la seule aquaculture en eau douce a évolué de 7 356 tonnes à 7 742 tonnes, tandis que les cages ont fortement pris le relais. Autrement dit, le pays ne part plus de zéro. Il cherche désormais à sécuriser une filière qui prend de l’ampleur.

Cette montée en puissance crée un besoin immédiat en aliments adaptés, certifiés et disponibles localement. WorldFish explique que la croissance de l’aquaculture kényane est freinée par le coût de l’alimentation, qui représente plus de la moitié des coûts de production et plus de 60 % du total dans certains modèles. L’organisation note aussi qu’un kilo d’aliment commercial tourne autour de 1,24 dollar, un niveau qui pèse lourd pour les petits producteurs et les jeunes entrepreneurs.

Le phénomène est bien connu à l’échelle africaine. La FAO rappelle de longue date que, dans les systèmes intensifs, l’aliment peut représenter 70 à 80 % des coûts de production. Le Forum économique mondial, dans un document publié en janvier 2026 sur les blue foods, insiste pour sa part sur la nécessité de mieux structurer les chaînes de valeur, notamment l’offre de semences, d’aliments et d’infrastructures. Le Kenya se trouve donc au croisement de deux dynamiques : une demande en hausse et une industrie d’intrants encore en construction.

Ce que change l’énergie géothermique pour les pisciculteurs

L’intérêt du site d’Olkaria tient dans son architecture énergétique. KenGen y vend une énergie géothermique pensée pour des usages industriels continus, avec un approvisionnement plus prévisible que certaines solutions thermiques classiques. Pour une usine d’aliments, cette stabilité peut réduire les interruptions, lisser les coûts et améliorer les marges. Pour les pisciculteurs, cela peut se traduire par des prix plus accessibles, à condition que la concurrence fonctionne réellement et que la logistique suive jusqu’aux comtés intérieurs.

L’impact n’est pas le même selon les acteurs. Pour les grands opérateurs, une usine locale renforce l’intégration verticale et sécurise l’approvisionnement. Pour les petits producteurs, elle peut réduire la dépendance aux importations et aux fluctuations de prix. Pour les ménages qui consomment du poisson sur les marchés de Nairobi, Kisumu ou Mombasa, l’effet attendu reste indirect, mais potentiellement réel : des intrants moins chers peuvent améliorer la rentabilité des fermes et soutenir l’offre locale.

Le défi reste toutefois concret. Produire de l’aliment ne suffit pas si les matières premières restent chères, si les normes de qualité ne sont pas tenues, ou si les circuits de distribution absorbent les gains espérés. Le Kenya a déjà connu plusieurs annonces dans l’aquaculture ces dernières années, signe d’un secteur dynamique mais encore en consolidation. La vraie question est désormais celle du passage à l’échelle, dans un environnement où l’industrie privée, l’électricité verte et la politique publique doivent avancer au même rythme.

Un signal pour l’Afrique de l’Est, au-delà du seul marché kényan

La portée du projet dépasse le cadre national. Dans la Communauté d’Afrique de l’Est, les marchés des aliments, du poisson et des intrants agricoles circulent déjà de plus en plus entre voisins. Un site comme Olkaria peut donc servir de référence pour d’autres pays de la région qui cherchent à industrialiser leurs filières aquacoles sans alourdir leur facture énergétique. Le Kenya teste ici une formule qui mêle zone économique spéciale, énergie géothermique et transformation agro-industrielle.

La suite dépendra du calendrier de construction, encore non précisé publiquement, et de la capacité du projet à livrer des aliments compétitifs. Elle dépendra aussi des autres investissements en cours dans le pays, dont les unités annoncées à Athi River et les projets de fermes piscicoles sur le lac Victoria. Si ces initiatives convergent, le Kenya pourrait consolider un écosystème complet, de la production d’alevins à l’aliment, puis à la commercialisation. C’est là que se joue la crédibilité d’une aquaculture kényane capable de nourrir davantage le marché intérieur et, à terme, de peser sur les échanges régionaux.

À court terme, le dossier d’Olkaria dit surtout une chose : la compétitivité de l’aquaculture ne se décide plus seulement dans l’eau, mais dans l’accès à l’énergie, dans la fabrication d’intrants et dans l’organisation du marché. C’est un enjeu industriel, mais aussi agricole, social et régional.